Que sont-ils devenus ?

Shamengo a tourné votre portrait de pionnier Shamengo en 2009. Où en êtes-vous aujourd’hui ? Qu’est devenu votre projet ?

J’ai vieilli et mon corps est douloureux après toutes ces années de dur labeur! Plus sérieusement, mon entreprise de location de chèvres en remplacement des tondeuses à gazon que j’ai fondée il y a 16 ans a connu une belle expansion. J’ai développé la clientèle d’entreprises et de collectivités parallèlement aux particuliers. 75 % de mes clients sont devenus réguliers et le chiffre d’affaires a doublé en dix ans. J’ai vraiment réussi à créer un marché de niche grâce à mon procédé écologique, sans bruit ni pesticide. Je pense que le marché continuera à croitre à cause d’un nombre de plus en plus élevé de feux de broussailles et de l’apparition d’espèces envahissantes. J’interviens dans différents contextes : des jardins, des pâturages, des bassins de rétention d’eau, des sites urbains. De plus, j’ai développé le seul et unique système de franchise qui existe dans ce domaine. Nous avons maintenant 4 franchisés dans les États du Texas, du Tennessee et de Washington. Deux nouvelles franchises sont en cours.

Ce qui a également changé depuis le tournage, c’est ma situation personnelle. Je suis mariée et j’ai deux ados à la maison maintenant. Ma femme m’aide énormément dans la gestion quotidienne de mon entreprise. Avant, je devais tout faire toute seule. Depuis que nous sommes deux aux manettes, je me sens soulagée et soutenue. Elle me donne un bon coup de main sur le marketing, le site internet, la gestion administrative…

Il y a aussi un autre changement qui a nettement amélioré ma qualité de vie. Avant 2012, je me déplaçais avec mon camion et sa remorque. Il y a 7 ans, j’ai pu m’acheter une caravane. Cela fait vraiment une grosse différence ! Il faut savoir que je passe au minimum trois jours sur site. Mes missions peuvent durer jusqu’à un mois. Je dors sur place, dans ma roulotte confortable, et je vis au quotidien avec mes chiens et mes chèvres.

 

Quel est votre plus beau moment ? Et le pire ?

Depuis que je fais ce métier (avant, je travaillais dans le secteur paramédical), j’ai le sourire aux lèvres quand je vois mes chèvres heureuses et en bonne santé. Quand je débarque chez un particulier ou une entreprise, surtout lorsqu’il s’agit de zones urbaines ou périurbaines, je constate que je « fais l’événement ». Les gens sont toujours étonnés de voir ces bêtes gambader et brouter en dehors de leur environnement naturel. Mon activité suscite toujours des questions, des commentaires de la part des voisins, des passants, des salariés. Ils semblent excités par ce qui se passe qui sort de l’ordinaire. Mes chèvres ont le pouvoir de fédérer et d’instaurer une bonne ambiance dans les sites où je travaille. C’est vraiment cool !

Les pires moments sont ceux où j’ai senti que mes bêtes étaient en danger ou quand elles se sont échappées. On pense que les chèvres sont des animaux qui peuvent manger n’importe quoi et qui résistent à tout. C’est faux. Il existe de nombreuses plantes vénéneuses comme les plantes d’ornement par exemple, qui peuvent les rendre malades. Il faut sans cesse surveiller le troupeau quand les chèvres font leur travail. Avec 120 bêtes, je ne peux pas avoir l’œil partout. Je suis aussi nerveuse quand je constate qu’une chèvre s’est faufilée à travers le grillage d’une clôture. J’ai toujours peur qu’elles se fassent écraser quand on est en ville, ou qu’elles se fassent attaquer par des pumas ou des coyotes. Une fois, j’ai dû appeler les pompiers pour aller sauver une chèvre qui s’était perdue au bord d’une falaise. Pour ces raisons, je me déplace toujours avec une trousse de secours pour les soins de première urgence en cas d’intoxication ou de fracture par exemple.

 

Quels sont les enseignements que vous avez tirés de cette expérience ?

Dans mon métier, il faut avoir à l’esprit deux choses essentielles. D’abord, il faut toujours savoir écouter sa petite voix intérieure, son intuition. Quand je vois une clôture qui ne me parait pas solide et qui laisse à désirer, je me dis : « il y a un risque qu’une chèvre saute par dessus ou trouve un endroit pour passer et filer ». Au début, je me faisais ce type de réflexion, mais je n’agissais pas. Après, j’ai compris ce qu’il fallait faire pour éviter des situations compliquées. Deuxièmement, il est important d’inspecter systématiquement les sites où les chèvres sont installées. La vigilance permet là aussi de faire face à situations difficiles à gérer. Je passe donc du temps à vérifier et à contrôler plutôt deux fois qu’une !

 

« J’aimerais que mes standards deviennent ceux de l’industrie. Des standards de qualité très élevés ! »

 

Quels sont vos projets d’avenir ?

J’ai un projet de livre. J’ai déjà pensé à son titre : « La légende d’une éleveuse urbaine de chèvres ». Le problème est qu’avec ce travail qui me mobilise 7 jours sur 7, 24 heures sur 24, je n’ai pas le temps d’écrire. J’ai trouvé une parade. J’enregistre des bouts d’histoires et des anecdotes que j’ai vécues. J’espère qu’un jour, je trouverai quelqu’un pour les mettre sur le papier.

Concernant mon entreprise, j’ai évidemment envie qu’elle pérennise. Je veux développer encore davantage les franchises, grâce à ce qui fait notre différence par rapport aux 400 autres concurrents sur le marché, c’est-à-dire l’éthique et le soin que nous apportons à nos bêtes. Nous travaillons uniquement avec des chèvres en bonne santé et heureuses. Pour les plus anciennes qui ne peuvent plus donner d’elles-mêmes, nous les confions à un « centre pour chèvres retraitées ». Chez nous, les chèvres ne partent jamais à l’abattoir et ne sont jamais exploitées. Nous ne vendons pas non plus les petites biquettes. Nous offrons à nos bêtes une nourriture saine et écologique. Contrairement à ce que l’on pense, les chèvres sont intelligentes. Elles adorent jouer et ont des personnalités bien distinctes. Nous les respectons et nous les aimons. J’aimerais que mes standards deviennent ceux de l’industrie. Des standards de qualité très élevés !

À plus court-terme, j’ai envie de me libérer du temps pour être davantage auprès de ma famille et prendre des vacances. Je ne souhaite plus passer tous les mois d’hiver à l’extérieur. J’aspire à un meilleur équilibre entre vie privée et vie professionnelle. Dans cette optique, j’envisage de recruter quelqu’un pour me seconder. J’ai également pour objectif d’aider nos franchisés à se développer. Pour cela, je vais tout faire pour consolider les relations que nous avons tissées avec les clients déjà existants et élargir la clientèle corporate.

 

Quels sont les messages que vous aimeriez partager avec les membres de la communauté Shamengo ?

J’informe toute la communauté Shamengo que je vends des franchises aux États-Unis et à l’international. Si des personnes sont intéressées de répliquer le concept, en Europe ou ailleurs, je suis preneuse. Cela ne sert à rien de réinventer la roue. Nous proposons un kit de formation complet clé en main comprenant des outils opérationnels et des conseils que ce soit en matière de logistique, de sécurité, de santé, de soins vétérinaires… J’ai déjà reçu des demandes du Canada et d’Amérique latine. À bon entendeur !

 

 

(Re)découvrez le portrait vidéo de Tammy Dunakin

Que sont-ils devenus ?

Shamengo a tourné votre portrait de pionnier Shamengo il y a quelques années. Où en êtes-vous aujourd’hui ?

Fort heureusement, nous avons avancé ! De plus en plus de jeunes médecins s’intéressent aujourd’hui à l’hypnose. En 2012, je me souviens que cet outil était utilisé uniquement pour des patients en chirurgie et des patients souffrant de douleurs chroniques. Depuis, de nombreuses études en oncologie ont été menées. Il a été démontré que l’hypnose pouvait améliorer de manière significative le bien-être des patients atteints du cancer ou en phase de rémission. L’hypnose est aussi utilisée pour des patients en soins palliatifs. Elle permet en effet de réduire l’état de fatigue, l’anxiété, les ruminations de l’esprit. Apprendre à prendre soin de soi s’adresse aux malades, mais pas seulement, cela nous concerne tous. Je travaille sur trois axes en particulier : l’estime de soi, la confiance en soi et le respect de soi et des autres. Je collabore avec de jeunes chercheurs qui conduisent des travaux sur l’évaluation du processus hypnotique.

Dans le cadre de cette recherche fondamentale, nous sommes amenés à investiguer des sujets passionnants comme la mémoire et la conscience. Par exemple, mes collègues et moi-même nous intéressons aux bénéfices de la méditation et cherchons à comprendre en quoi cette pratique diffère de l’hypnose. Nous étudions également les phénomènes d’expériences de mort imminente (EMI) et de transes chamaniques et comportementales. Par ailleurs, je suis les travaux de recherche réalisés par une jeune doctorante sur les effets bénéfiques de l’hypnose en lien avec les thérapies cognitives. Comme vous le constatez, le spectre de recherche est large et les possibilités à explorer sont encore très vastes.

 

« Mon seul but est de révéler à chaque patient sa capacité à prendre soin de lui et lui faire comprendre que la solution n’est pas à l’extérieur de lui, mais en lui. »

 

Mon objectif est d’offrir au personnel médical participant à mes formations un savoir-faire suffisant pour entraîner des changements thérapeutiques, permettre par ses capacités propres d’adapter et de développer cet outil thérapeutique dans sa pratique professionnelle et d’utiliser l’hypnose pour son évolution personnelle. En ce qui concerne les patients qui prennent part à mes ateliers de formation de groupe, je propose différents exercices comprenant des stratégies, c’est à dire des tâches à réaliser. Nous identifions 5 à 6 stratégies, le rôle du patient étant de passer de la théorie à la pratique. Cinq semaines plus tard — ou une semaine plus tard pour les patients en oncologie — nous reparlons des stratégies et des actions mises en œuvre. Par exemple, le patient a-t-il réussi à dresser la liste de ses besoins en se recentrant sur lui-même ? Dans cet exercice, j’insiste sur la différence entre les envies, les besoins et les valeurs. Je mets également l’accent sur l’importance du regard de l’autre sans tomber dans la dépendance vis-à-vis d’autrui. Une fois encore, mon seul but est de révéler à chaque patient sa capacité à prendre soin de lui et lui faire comprendre que la solution n’est pas à l’extérieur de lui, mais en lui.

 

Quel est votre plus beau moment ? Et le pire ?

Ce qui me donne beaucoup de satisfaction au quotidien, c’est de constater l’évolution positive des patients et leur mieux-être. Il m’arrive de rencontrer des patients au hasard. Quand ils m’expliquent qu’ils appliquent toujours ma méthode, parfois des années après, je suis toujours très heureuse. Récemment, une personne que je connaissais a dû se faire poser un stent cardiaque. L’opération était délicate. Grâce à l’hypnose, elle a réussi à rester trois heures dans un état de parfaite mobilité. Tous les témoignages de patients que je recueille donnent beaucoup de sens à mon action. Je m’enrichis de leurs retours et je transmets à mon tour. Je me sens ainsi appartenir à une chaine humaine. Mon outil s’améliore sans cesse sur la base des échanges et des interactions avec les patients. Je communique beaucoup et de façon bienveillante en tentant de m’appuyer un maximum sur les ressources de la personne. Il me semble important de rappeler que la médecine ne se remplace pas. Elle a toute son utilité et efficacité au travers des outils qu’elle propose, que ce soit la pharmacologie, la chirurgie ou encore d’autres techniques spécifiques. Mais, je pense tout aussi fondamental de mettre l’accent, en parallèle, sur les ressources du patient qui possède les moyens d’améliorer son état de santé. Je sus convaincue que chacun peut être acteur de sa santé.

 

« J’ai un principe dans la vie qui m’a aidée à surmonter des comportements hostiles : je n’ai pas d’énergie à investir dans les conflits. » 

 

Évidemment, mon outil n’a pas toujours fait l’unanimité que ce soit au niveau des patients ou du corps médical. J’ai pu être blessée, par le passé, par certaines personnes, attitudes ou encore par certains commentaires. J’ai un principe dans la vie qui m’a aidée à surmonter des comportements hostiles : je n’ai pas d’énergie à investir dans les conflits. J’ai également de grandes poches pour mon orgueil ! Je suis d’une nature optimiste. C’est un atout dans ce type de situations. Ma famille, en particulier mes enfants et petits-enfants, m’ont aidée à aller de l’avant et prendre du recul. Ma vie privée est une grande source d’épanouissement pour moi. Je pense également aux patients en soins palliatifs que j’accompagne jusqu’à la mort. Je réalise chaque jour à quel point la vie est un cadeau. Je m’interdis de m’enfermer dans le passé et de regarder trop loin vers le futur. Je vis pleinement l’instant présent.

 

Quels sont les enseignements que vous avez tirés de cette expérience ?

J’ai vraiment une grande chance de travailler avec de jeunes médecins et chercheurs. En 30 ans, l’évolution en termes d’état d’esprit est très intéressante. La jeune génération est avide d’apprendre à bien faire, à bien soigner. Ils sont non seulement désireux d’acquérir les connaissances et compétences nécessaires pour être techniquement excellents, mais ils ont aussi envie d’être dans la communication, la bienveillance et le respect du patient. La dimension relationnelle a pris beaucoup d’importance. Les jeunes médecins sont soucieux de redonner au patient du pouvoir dans la gestion de ses difficultés et son processus de guérison. Nous sommes loin de l’image d’Épinal du médecin dont la parole est sacrée et le diagnostic est infaillible. Chaque jour, je me dis que j’ai de la chance de collaborer avec des jeunes médecins et chercheurs merveilleux. Pour ma part, j’arrive en fin de carrière. J’ai eu le temps de mûrir mon parcours et mon approche. Je transmets aujourd’hui mon savoir à des personnes qui sauront assurer la relève, notamment mon fils qui est anesthésiste en soins intensifs. J’essaie dans la mesure du possible de valoriser tous les jeunes avec lesquels je travaille : je leur laisse la place dans les congrès et les publications. Je me mets en retrait, et je le fais très volontiers. Ce qui me donne de l’espoir, c’est que ces jeunes ont compris la nécessité de co-construire avec les patients leur parcours de santé. Je crois que le fait d’être né dans une société de l’information où l’accès aux données est facilité a contribué à changer la posture des médecins.

 

Quels sont vos projets d’avenir ?

J’ai un projet qui me tient vraiment à cœur. J’aimerais mettre à disposition le fruit de mon travail et de mes recherches au travers d’une application sur smartphone à l’attention des patients. J’envisage de développer, avec l’aide de jeunes qui maitrisent les nouvelles technologies, une application avec les différentes stratégies que je propose déjà à mes groupes de patients. L’application sera évidemment ludique et interactive. Elle permettra d’apprendre à prendre soin de soi. Je crois qu’un tel outil digital pourrait aider de nombreuses personnes à réfléchir davantage sur elles-mêmes et faire de meilleurs choix. Dans le futur, j’espère également continuer à former des patients, mais aussi le personnel médical comme des psychologues par exemple. Enfin, j’aspire à approfondir mes travaux de recherche sur le champ de la conscience. En effet, il me parait essentiel de parvenir à comprendre les troubles de la conscience que l’on retrouve dans des maladies psychiatriques telles que la schizophrénie, la dépression, les états hallucinatoires… mais aussi les états de conscience modifiés ou altérés.

 

Quels sont les messages que vous aimeriez partager avec les membres de la communauté Shamengo ?

La curiosité est une qualité essentielle quand on entreprend un projet novateur. Par exemple, j’ai été formée à l’hypnose Ericksonienne, mais je reste ouverte et à l’écoute de toute suggestion d’enrichissement de ma méthode, y compris de la part des membres de la communauté Shamengo. Rester ouvert tout en conservant un sens critique me parait tout aussi important, surtout dans le domaine de la santé. Diffuser une solution innovante exige, selon moi, d’avoir une certaine rigueur et honnêteté intellectuelle. Il faut pouvoir avancer des arguments solides et faire la preuve du concept avant de mettre la solution sur le marché. Aujourd’hui, il y a un grand nombre de non professionnels de santé qui proposent des offres. Il faut veiller à ce que les innovations proposées soient toujours conçues et déployées dans le respect et pour le bénéfice du patient. Au fond, quand il y a de l’humain, il y a de la fragilité. Dès lors, les approches ne peuvent pas être que techniciennes. Il faut développer des approches plus humanistes et sensibles.

 

 

(Re)découvrez le portrait vidéo de Marie-Elizabeth Faymonville

Que sont-ils devenus ?

Shamengo a tourné votre portrait de pionnier Shamengo en 2010. Où en êtes-vous aujourd’hui ? Qu’est devenu votre projet ?

J’ai quitté en 2015 l’association que j’avais fondée en 2000, Ethical Vegetarian Alternative (EVA). J’ai eu un passage à vide : j’ai fait un burn-out. J’avais trop de choses à gérer, notamment des problèmes de gestion du personnel. Cet incident de parcours m’a permis de me questionner tant au plan personnel qu’au plan professionnel, en tant que dirigeant leader. Durant près de neuf mois, je suis resté chez moi à me poser tout un tas de questions sur moi, le sens de ma vie, mes envies, mes aspirations. Je dois avouer que cette période d’introspection a été très bénéfique au final. Cette parenthèse forcée m’a permis de trouver ma voie et de prendre du recul sur mon engagement et ma direction de vie. Depuis ce moment, j’évolue en solo en tant que bloguer pour mon site The Vegan Strategist, auteur, conférencier et consultant en lien avec des organisations internationales visant à promouvoir le véganisme. Je suis, par ailleurs, très investi dans une organisation d’origine allemande intitulée Pro Veg.

Je veux m’adresser prioritairement aux végétariens, véganes et activistes pour les aider à devenir plus influents et plus efficaces dans leur communication. Je partage mon expertise pour les accompagner dans la construction de discours plus impactant, et surtout moins agressifs, car c’est souvent ce qui est reproché aux militants véganes. Depuis le tournage de Shamengo, j’ai écrit un livre « Comment créer un monde végane ? » qui propose une approche pragmatique du sujet et des conseils utiles. Cet ouvrage a, semble-t-il, répondu à certaines attentes, car il a été largement lu, au-delà de la Belgique, et a déjà été traduit en deux langues.

 

Quel est votre plus beau moment ? Et le pire ?

Ce qui m’a apporté le plus de joie et de satisfaction est le succès qu’a rencontré la campagne « Jeudi sans viande » que j’ai lancée à Gand dès 2009. À force de persévérance, j’ai réussi à convaincre des collectivités, des restaurants, des hôpitaux et des cantines d’adopter un menu végétarien une fois par semaine. Cette campagne a beaucoup fait parler d’elle. Nous avons été impressionnés par la couverture presse dont a bénéficié le lancement du « Jeudi sans viande ». J’ai été heureux de voir que la question des bienfaits d’une alimentation végétale intéressait un grand nombre de personnes et que la majorité des Gantois étaient prêts à s’essayer à une journée non carnée. C’était un signal positif d’évolution des comportements !

Le pire moment est évidemment lié à mon burn-out. Comme je l’ai indiqué, cet épisode m’a obligé à m’interroger sur mes capacités en tant que leader. J’ai beaucoup douté de moi-même à certains moments. Mais, au final, la réflexion a été fructueuse puisque j’ai décidé de passer d’un rôle de leader d’hommes à un rôle de leader d’opinion. Et cela me correspond parfaitement !

 

Quels sont les enseignements que vous avez tirés de cette expérience ?

Je me suis souvenu que je voulais à tout prix changer ma personnalité lorsque j’étais à la tête d’EVA. Je voulais me transformer en tant que dirigeant et en tant qu’humain. Mais, il faut parfois se rendre à l’évidence. Il y a des choses qui sont immuables. La seule solution est d’accepter, et surtout de s’accepter avec ses forces et ses fragilités. Quand je dirigeais EVA, j’ai été confronté à de nombreux défis. J’étais contraint de prendre des décisions stratégiques et opérationnelles tous les jours. Pour cela, il faut montrer que l’on est sûr de soi et des choix que l’on fait. En fait, ce n’était pas mon cas. Au fond, je crois que j’ai l’âme d’un philosophe : je doute toujours et j’ai une propension à être dans l’incertitude. Aujourd’hui, je me sens vraiment à ma place en tant que leader d’opinion. Il est donc important de bien se connaitre pour savoir où l’on sera le plus épanoui et efficace.

Le deuxième enseignement concerne ma connaissance de l’entreprise. J’ai créé EVA sous la forme d’une association à but non lucratif. J’ai dû apprendre à parler le langage du « business ». Je n’ai réalisé que tardivement la nécessité d’avoir une offre de produits/services pour assurer un modèle économique viable.

Pour ce qui est du troisième enseignement, je parlerai du « flair du bon timing ». J’ai constaté que parfois, une idée ou un projet arrivait trop tôt. Par exemple, aujourd’hui, les entreprises comprennent l’importance du véganisme. Il y a quelques années, c’était beaucoup plus difficile de faire passer ce type de messages. Par conséquent, les idées peuvent être bonnes et pertinentes, mais le marché n’est pas prêt à les accueillir. Il est important de savoir investir son énergie dans ce qui est faisable compte tenu de la situation à l’instant T.

 

Quels sont vos projets d’avenir ?

J’envisage tout naturellement de poursuivre mes activités de sensibilisation et de formation ainsi que mes conférences inspirantes partout à travers le monde. Dans ce contexte, j’accompagne des acteurs de la filière agroalimentaire tels que des producteurs, des restaurants, des supermarchés à mieux prendre en compte ces sujets et à intégrer, dans leurs métiers respectifs, les bienfaits d’une alimentation végétale. J’aide également à promouvoir un label de certification végane. Par ailleurs, je travaille avec des écoles et des start-up qui s’intéressent à cette problématique. Je donne un coup de pouce à des incubateurs qui les hébergent dans la phase d’amorçage.

Je suis également très impliqué dans l’association internationale Pro Veg qui prépare actuellement l’organisation d’une conférence sur le thème de l’alimentation végétale et de la transition agroalimentaire. Je participe à l’élaboration du programme de cette journée.

Enfin, j’ai un projet d’écriture d’un deuxième ouvrage. Je ne souhaite pas en dire plus. Je peux quand même vous dévoiler le thème de ce livre : au travers d’une fiction, je vais mettre en lumière les problèmes éthiques relatifs à la consommation de viande. Soyez patients pour la suite !

 

« Quand on veut changer le monde, on a tendance à être idéaliste. On souhaite être vertueux et parfait sur toute la ligne. Je crois qu’il ne faut pas viser trop haut, ne pas s’imposer trop de contraintes, et ne pas être trop dur avec soi-même. »

 

Quels sont les messages que vous aimeriez partager avec les membres de la communauté Shamengo ?

Quand on veut changer le monde, on a tendance à être idéaliste. On souhaite être vertueux et parfait sur toute la ligne. Je crois qu’il ne faut pas viser trop haut, ne pas s’imposer trop de contraintes et ne pas être trop dur avec soi-même. Je connais des restaurateurs qui proposent des menus organiques avec des ingrédients issus de l’agriculture biologique en circuits courts et reversent une partie de leurs revenus à des associations porteuses de nobles causes. Il est souvent difficile de tout concilier. Je crois qu’il faut tendre vers un certain degré de pragmatisme. Nous sommes juste des humains qui faisons au mieux avec ce que nous avons. Parfois, nous donnons à voir des signes de défaillance et d’incohérence. Et alors ? Peu importe. Une fois encore, il faut savoir s’accepter.

Concernant le volet entrepreneurial et le business model, je dirai qu’il est important de prendre en considération tous les possibles lorsqu’on lance une initiative. Entre le modèle économique « l’impact d’abord » et le modèle « le profit d’abord », il existe une large palette de choix et d’options qui peuvent allier des approches économiques et sociétales. L’argent n’est pas un tabou, l’argent n’est pas sale. Il ne faut pas en avoir peur. L’utiliser pour créer de l’impact me semble la bonne approche. En résumé, je recommande de réfléchir de façon non binaire sur un mode ouvert.

Enfin, je crois que le succès d’un projet repose sur la capacité du dirigeant à s’entourer des bonnes personnes. Compétentes et dignes de confiance, elles sont des atouts incontestables pour la réussite d’un projet. On ne réussit jamais seul.

 

(Re)découvrez le portrait vidéo de Tobias Leenaert

Que sont-ils devenus ?

Shamengo a tourné votre portrait de pionnier Shamengo en 2012. Où en êtes-vous aujourd’hui ? Qu’est devenu votre projet ?

Je vole toujours avec différentes espèces d’oiseaux. Mais, il y a du nouveau bien sûr ! Jamais je n’aurais cru qu’un réalisateur de cinéma s’intéresse à moi et à mon projet. Et c’est ce qui est arrivé ! L’année dernière, Nicolas Vanier m’a proposé d’adapter mon histoire pour le grand écran. Le film, qui a été tourné il y a quelques mois, met à l’honneur ma passion pour les oiseaux, en particulier les oies naines à front blanc. Depuis plus de vingt ans, mon combat vise à sauver les espèces migratoires en voie de disparition. La première migration des oies a eu lieu en 1999. Mon objectif est de les réintroduire dans la biodiversité. Des Suédois ont développé une méthode qui ne me plait guère : elle consiste à lâcher dans la nature de nouvelles générations d’oies sans parent. Les ornithologues savent comme moi que, sans guidance ni repère, ces oiseaux se retrouvent vite perdus. Personnellement, je m’y prends autrement : j’envisage de faire migrer les oies avec mon ULM. J’ai proposé cette approche aux Suédois en espérant qu’ils la valideront.

Pour revenir au film, il met en scène une cinquantaine d’oies naines au côté des acteurs Mélanie Doutey et Jean-Paul Rouve. J’espère que ce long métrage permettra de relancer une dynamique concernant la réintroduction des oies naines dans la biodiversité. C’est triste à dire, mais elles n’existent quasiment plus. Elles se sont reproduites en Scandinavie jusque dans les années 50. Après, elles ont été exterminées par les chasseurs. Saviez-vous qu’un tiers des populations d’oiseaux ont disparu en 30 ans ? Cela représente près de 421 millions d’oiseaux en Europe. Je suis conscient que mon action n’est qu’une goutte d’eau dans l’océan, mais je me sens investie d’une mission : protéger les oiseaux migrateurs contre les effets dévastateurs du système capitaliste. Malheureusement, en Europe, capitalisme et écologie ne riment pas. L’érosion de la biodiversité est déjà avancée. L’écologie ne peut pas résister face aux lobbies. L’agriculture intensive, qui vise toujours des rendements plus élevés est en partie responsable de la situation.

Heureusement, mon action de sensibilisation à la nature et à ses trésors semble porter ses fruits. Les personnes qui me sollicitent pour effectuer un vol avec les oiseaux sont de plus en plus nombreuses. Et cela me comble de joie !

 

Quel est votre plus beau moment ? Et le pire ?

L’été dernier, je volais à haute altitude avec les oiseaux au milieu d’un fjord en Norvège. Le paysage qui s’offrait à mes yeux était absolument magnifique, paradisiaque ! Je voyais cette immensité bleue, le vide sous moi, et le regard des oiseaux croisait le mien. Ils semblaient me reconnaitre comme leur guide. J’ai vécu ce moment mémorable tel un privilège et un instant de vulnérabilité. La nature est si grandiose qu’elle rend l’homme humble.

Curieusement, une expérience de vol similaire s’est transformée en un choc intellectuel et émotionnel. C’était il y a trois ans. Je volais en Chine et j’ai assisté à un terrible paysage de désolation marqué par une extrême pollution et une opacité quasi totale au point de ne plus voir le soleil le jour ni les étoiles la nuit. Pour ceux qui ne le savent pas, les oiseaux ont besoin de ces repères du ciel pour pouvoir s’orienter. Durant mon vol, je n’ai vu aucun oiseau. Rien. Le néant. Heureusement, je volais avec mes oiseaux et quelque part, j’étais fier de montrer aux Chinois que c’était possible. Je fais quand même remarquer que les Chinois mettent en œuvre d’importants moyens pour préserver les grands espaces naturels. Ils sont conscients du déclin à l’œuvre de la nature. Ils veulent sauver la planète, mais aussi se sauver eux-mêmes. C’est une question de survie !

 

« Ma sincérité et ma naïveté ont été une chance. Je ne me suis jamais attaché à ce que les gens pensaient de moi. »

 

Quels sont les enseignements que vous avez tirés de cette expérience ?

J’ai toujours investi beaucoup d’énergie dans mon projet consistant à voler avec les oiseaux migrateurs parce que c’est ma passion, c’est ma vie. Je vibre quand je suis là-haut avec eux pour les guider et leur montrer le chemin. Je n’aurais jamais pensé qu’un jour, des gens s’intéresseraient de près à ce que je fais. Je pars en Chine d’ici quelques jours. Je vais m’entretenir avec des hauts officiels et des décideurs économiques pour les sensibiliser encore davantage à la question écologique. Je suis météorologue de formation. Ma passion pour les oiseaux m’a encouragé à étudier l’ornithologie, et mon amour pour la nature à devenir écologiste. Ma sincérité et ma naïveté ont été une chance. Je ne me suis jamais attaché à ce que les gens pensaient de moi. De nos jours, je crois qu’il est fondamental de retrouver une forme de spiritualité. La nature est pour moi un miracle de la vie. Voler avec les oiseaux est d’une rare beauté, et entrer en communion avec eux, une expérience presque mystique. Là haut, avec mes oiseaux en formation, je ressens un formidable courant d’énergie qui ressemblerait à la thérapie quantique.

Je dois avouer que je suis d’un naturel inquiet. Au fil des années, j’ai dû apprendre à me défaire de l’angoisse, j’ai appris à faire confiance et j’ai fini par me laisser guider par le destin. Le lâcher-prise a du bon, car, en général, il permet de réaliser sa mission de vie. Faire voler les oiseaux, les protéger, les aimer, telle est ma vocation. Je crois aussi que la transmission fait partie de mes talents. Je suis heureux de faire découvrir ma passion et mon engagement à divers publics. Je me souviens encore d’un vol particulièrement émouvant avec une jeune femme hémiplégique…

 

Quels sont vos projets d’avenir ?

Tout d’abord, j’attends avec grande impatience la réponse des équipes suédoises concernant mon protocole avec les oies naines. Si leur réponse est positive, cela nous permettra à tous d’avancer dans le bon sens. Deuxièmement, j’ai hâte que le film de Nicolas Vanier sorte sur les écrans en octobre 2019. Je suis certain que cette histoire romancée qui est la mienne fera bouger les lignes et éveillera les consciences. Troisièmement, j’ai envie d’étendre mes activités dans ma ferme dans le Cantal. Nous avons une ferme sur un terrain de 25 hectares. Mon idée est de recréer des biotopes pour les oiseaux, les batraciens et les amphibiens. Concrètement, je souhaite « re-naturer » des espaces et créer des zones de vie en plantant des espèces végétales pour nourrir les oiseaux, en installant des nichoirs, en creusant des retenues d’eau comme des étangs et des marécages. Voilà ce qui me tient à cœur pour les prochains mois et années à venir.

 

Quels sont les messages que vous aimeriez partager avec les membres de la communauté Shamengo ?

Dans une société dominée par le capitalisme, il faut savoir rester à l’écoute du Beau, faire ce que l’on aime et contempler la nature. Aujourd’hui, j’encourage les gens à porter un gilet jaune. Nous n’avons plus le temps d’attendre les politiques pour changer le système. Il est urgent de modifier nos logiciels de pensée. Il est nécessaire que le peuple exprime sa colère, pacifiquement, pour récupérer de l’autonomie et changer les modes de la représentation démocratique. J’invite tous ceux et celles qui lisent cet interview à se couper des médias télévisuels et des radios du service public. Je recommande d’aller sur internet pour s’informer et dans la nature pour se ressourcer. Je revendique le fait d’être Gilet jaune. Ces derniers mois, j’étais sur les ronds-points. J’ai apprécié me retrouver avec des personnes que je ne connaissais pas, et qui partagent avec moi une vision et des objectifs communs pour créer la société que nous voulons demain. J’ai ressenti un vrai sentiment de fraternité.

 

 

(Re)découvrez le portrait vidéo de Christian Moullec

Que sont-ils devenus ?

Shamengo a tourné votre portrait de pionnier Shamengo en 2012. Où en êtes-vous aujourd’hui ? Qu’est devenu votre projet ?

Quand l’équipe de Shamengo est venue tourner le reportage vidéo ici à Curitiba, Madeplast faisait ses premiers pas et commençait à peine à lancer la production d’un produit écologique composé à partir de 70 % de bois et de 30 % de plastiques issus de déchets. Depuis, l’entreprise s’est beaucoup développée. Tout d’abord, nous avons grandement amélioré la composition de notre matériau grâce aux nanotechnologies.

En effet, dès 2013, nous nous sommes intéressés aux technologies ayant trait à l’échelle moléculaire et atomique. Notre objectif était de rendre notre produit composite plus résistant et durable. Après de longs mois de recherche et développement, nous avons identifié des nanoparticules qui ont été rajoutées à la formule originelle pour permettre l’élimination de bactéries et de champignons susceptibles d’altérer le produit.

Le matériau qui sert à la fabrication de divers aménagements et sols extérieurs est exposé aux aléas climatiques. Il doit donc être aussi résistant que le bois brut et ne pas moisir sous l’effet de l’eau. Par ailleurs, grâce à ce procédé, nous avons réussi à combler les interstices entre les fibres de bois et le plastique. En 2014, nous sommes parvenus à stabiliser de façon définitive la formulation du produit. Aujourd’hui, Madeplast est en capacité de proposer un matériau composite écologique aux allures de bois naturel tout en étant plus durable que le plastique et présentant des propriétés similaires au bois. Comme vous pouvez l’imaginer, nous avons déposé un brevet pour protéger la formule au Brésil, d’une part, et aux États-Unis, d’autre part. Pour des raisons de lenteur administrative, mon invention n’est toujours pas protégée dans mon pays. Un comble ! Mais, je garde bon espoir.

Au-delà d’une qualité de produit très satisfaisante en réponse aux attentes du marché, nous avons développé de nouveaux usages et applications. En 2012, l’offre de Madeplast comprenait uniquement des planchers. Aujourd’hui, notre gamme de produits s’est étoffée. On y trouve des planchers, des revêtements, des façades, des pergolas, des poteaux-poutres… Madeplast est un vrai acteur écologique de la construction bois qui a fait ses preuves en donnant la résistance du plastique au bois.

 

Quel est votre plus beau moment ? Le pire ?

Les deux moments sont étroitement liés. Je vous explique. Entre 2012 et 2015, Madeplast a connu une croissance exceptionnelle de 50 % par an ! Une fois que la formule gagnante du produit a été trouvée, le marché a répondu très fortement et les ventes au Brésil ont explosé. Puis, la plus grande crise que notre pays ait connue a éclaté en 2016 sous la présidence de Dilma Rousseff. Madeplast comme de nombreux autres acteurs de l’industrie a été durement touchée par le marasme économique. Durant cette période, nous avons perdu beaucoup d’argent. Notre chiffre d’affaires a fortement chuté ; il avait retrouvé le niveau d’avant 2015, soit 3 millions USD. De façon assez ironique, mon plus beau souvenir, ou plus précisément ma plus grande satisfaction, est d’avoir conduit Madeplast au succès malgré les épreuves et les temps difficiles. Nous avons enregistré des taux de croissance record et de très bons niveaux de chiffres d’affaires, de l’ordre de 5 millions USD durant les meilleures années.

 

« Après réflexion et si c’était à refaire, il y a une chose que je ferai différemment : je chercherai un partenaire-investisseur. »

 

Quelles leçons avez-vous tirées de cette expérience ?

Dans ma famille, tous les hommes sont ingénieurs. Sauf moi ! J’ai suivi une formation en vente et marketing et je suis titulaire d’un MBA. Mais, j’ai grandi durant toute mon enfance dans un environnement proche du bois. Mon grand-père a consacré toute sa vie à ce noble matériau. Il a été l’un des premiers à avoir introduit des pins au Brésil. Au fond, je me suis toujours intéressé au bois. Il faisait partie de mon univers quotidien. Parallèlement, j’ai vécu dans la ville de Curitiba qui est considérée comme la ville la plus écologique du Brésil. Elle a mis en œuvre, dès 2015, des initiatives relatives au recyclage et à la valorisation des déchets. C’est donc assez naturellement que j’ai rapidement délaissé le secteur de la publicité pour me lancer dans l’aventure entrepreneuriale avec ma famille. J’ai très vite incubé ce projet portant sur la plastification du bois en lien avec les principes du développement durable et de l’économie circulaire.

Après réflexion et si c’était à refaire, il y a une chose que je ferai différemment : je chercherai un partenaire-investisseur. Nous avons injecté beaucoup d’argent personnel dans cette affaire. Aujourd’hui, avec le recul, je pense qu’il aurait été préférable d’être accompagné par un financeur pour partager les risques. Avancer seul n’est pas nécessairement la bonne solution. Durant la crise de 2016, il m’est même arrivé de regretter d’avoir lancé cette entreprise. Je me disais que j’aurais été plus malin de placer mes économies à la banque et de faire fructifier mon argent. Les taux d’intérêt d’alors étaient de 20 %. Les placements financiers étaient très juteux !

 

Quels sont vos projets d’avenir ?

Notre prochain défi est de faire connaitre les produits Madeplast au-delà des frontières brésiliennes. Sur 26 états que compte le Brésil, nous sommes déjà présents dans 17 états dans lesquels nos produits sont vendus par le biais de partenaires distributeurs, soit par Internet. Madeplast vend également des produits sur le marché américain. Maintenant, nous visons plus loin et plus grand. Nous sommes convaincus qu’il existe un potentiel important pour exporter nos produits vers d’autres marchés, en particulier en Europe et en Asie.

 

Quel(s) message(s) souhaitez-vous partager avec les membres de la communauté Shamengo qui ont une idée et/ou souhaitent lancer un projet entrepreneurial ?

Tout d’abord, je pense qu’il est inutile de se lancer dans la voie entrepreneuriale si l’on ne croit pas profondément et sincèrement à son idée. Pour moi, c’est la base de toute entreprise. Ensuite, et après quelques années d’expérience en tant qu’entrepreneur, je recommanderai de réaliser des études approfondies sur l’idée que l’on souhaite développer pour collecter des informations clés sur le potentiel de marché, l’univers concurrentiel, les opportunités, les freins éventuels… Savoir où l’on met les pieds, agir avec une bonne connaissance du secteur et de l’industrie est essentiel avant d’investir de l’argent. Cela évite aussi de perdre du temps et de faire des erreurs. Par exemple, dans mon cas, j’ai tâtonné beaucoup avant de parvenir à la formule magique pour Madeplast. J’avais une multitude d’idées, j’étais impatient de les tester. J’aurais peut-être mieux géré mes ressources si j’avais eu une meilleure compréhension du marché et de la technologie. Il ne faut pas non plus hésiter à se faire accompagner par des experts qui savent mieux que nous.

 

(Re)découvrez le portrait vidéo de Guilherme Bampi

Que sont-ils devenus ?

Shamengo a tourné votre portrait de pionnier Shamengo il y a 6 ans environ. Où en êtes-vous aujourd’hui ? Qu’est devenu votre projet ?

Je vais bien et ma méthode de lutte contre le bégaiement aussi ! La seule ombre au tableau, ce sont les plaintes qui ont été déposées contre moi, dès 2015, par la Fédération Nationale des Orthophonistes. Ma méthode douce et unique basée sur la relaxation, le souffle et des exercices pratiques, ne séduit guère ces professionnels qui me voient comme un imposteur. Ils considèrent à tort que j’empiète sur leur territoire en exerçant illégalement la profession d’orthophoniste. Malgré tout le bruit de cette affaire, je reste serein. Je continue d’avancer et de poursuivre mes activités. Mes stages ne désemplissent pas et cela ne plait pas à tout le monde ! Ces stages de trois jours sont destinés à des enfants, des adolescents et des adultes qui ont essayé toutes les méthodes possibles et inimaginables pour mettre fin à leur handicap. Quand même l’accompagnement par des orthophonistes se traduit par un échec, ils se tournent vers moi. Je suis un peu leur ultime recours !

Depuis plusieurs années, je fais la promotion de ma méthode sur les plateaux télé et à la radio. Mais pas seulement. J’interviens également dans des conférences en tant que membre de l’Académie Internationale de Recherche. Mon histoire n’est pas banale. Je viens du milieu du spectacle, j’ai toujours été attiré par le show biz. J’étais bègue profond mais cela ne m’a pas empêché de côtoyer les plus grands de la variété française. Je crois que le bégaiement a été un moteur pour me dépasser. Dès l’âge de 11 ans, je vendais à la criée des journaux place du Tertre où j’étais devenu la mascotte. Pour un bègue, l’exercice était loin d’être simple ! Cette première expérience m’a donné des ailes. Je suis devenu chanteur malgré mon handicap. J’enchainais les galas, et curieusement, quand j’étais sur scène avec un micro à la main, mon bégaiement disparaissait comme par magie.

 

« Durant les 30 premières années de ma vie, j’ai vécu avec mon bégaiement. Je voulais m’en débarrasser mais l’événement déclencheur a été mon fils. »

 

Lui aussi était bègue. Un jour, j’ai été convoqué par le directeur de son école qui m’a dit froidement qu’il ne dirigeait pas une institution spécialisée pour enfants bègues. Evidemment, cette remarque m’a fait très mal, je me suis senti coupable. C’est à ce moment que j’ai décidé de faire quelque chose d’utile pour moi, pour mon fils et tous les autres bègues. Et presque sans le vouloir, à quelques semaines d’intervalle, j’ai reçu un message du ciel qui me montrait la voie pour savoir comment m’y prendre. C’est ainsi que j’ai développé une méthode basée sur le souffle et la respiration ventrale. L’approche que j’ai mise au point recèle un petit supplément d’âme puisque j’utilise beaucoup mon intuition, mon ressenti, mes antennes extra-sensorielles en quelque sorte. Ma méthode s’appuie également sur l’hypnose.

Quel est votre plus beau moment ? Et le pire ? 

Quand une adolescente introvertie qui, après une journée et demie de stage, part à l’heure du déjeuner acheter un sandwich toute seule, sans crainte, je ressens de la satisfaction. Et encore davantage quand sa mère me dit que ce n’était jamais arrivé auparavant. J’ai pour habitude de dire que ne plus bégayer m’a permis de mettre une pause à mes silences. Quand on pose un regard aimant qui ne juge pas, qui ne critique pas, l’effet est bluffant. La personne est littéralement transformée. Elle prend confiance en elle, elle ose. J’apprends aussi aux bègues, qui sont généralement émotifs, à maitriser leur grande sensibilité.

Inutile de revenir sur le conflit qui m’oppose aujourd’hui aux orthophonistes: cette épreuve est évidemment difficile à vivre pour moi. J’espère que tout cela ne sera qu’un mauvais souvenir d’ici quelques semaines.

Quelles leçons avez-vous retiré de cette expérience ?

Mon handicap – et surtout ce que j’ai réussi à en faire – m’a permis d’apprendre à croire en moi et de ne jamais rien lâcher. J’ai traversé des moments difficiles où je me sentais parfois au bord du gouffre. Mais, j’ai toujours su écouter ma petite voix intérieure qui a guidé mes pas vers un avenir meilleur. Aujourd’hui, je suis heureux car le fruit de mon parcours personnel est utile à d’autres bègues qui souffrent chaque jour en silence. Je suis convaincu que c’est dans le partage et la transmission que l’on grandit. Quand je vois des personnes sortir de mes stages, détendues, la tête haute, je me dis que j’ai suivi le bon chemin. Ma pratique fait de moi un coach bienveillant et attentif. J’adapte mes enseignements à chaque stagiaire.

Quels sont vos projets d’avenir ?

Je forme actuellement trois personnes à ma méthode. Je souhaite que la technique que j’ai développée il y a près de 20 ans puisse aider encore plus de personnes. C’est ce qui m’a motivé à transmettre mon savoir faire. Mes jeunes apprentis participent aux stages et les animent à mes côtés. Elles se forment sur le tas, en étant confrontées à des situations bien réelles. Elles peuvent ainsi « pratiquer » ce qu’elles ont appris sur des cas concrets. Je les accompagne tout particulièrement sur le travail à réaliser au niveau comportemental. Je considère que la force de ma méthode est de permettre une re-programmation mentale. Dit autrement, c’est de faire oublier à un bègue qu’il est bègue et lui redonner confiance. Je suis convaincu que la plus belle lecture qui puisse exister est celle que l’on a de soi.

Quel message souhaitez-vous partager avec les membres de la communauté Shamengo qui ont une idée et/ou souhaitent lancer un projet entrepreneurial ? 

J’ai envie de leur dire tout simplement : « croyez en vous ! ». Ce qui m’a sauvé de la détresse et qui m’a permis de rester debout, c’est de savoir que tout, absolument tout est à l’intérieur de soi, quelles que soient ses croyances et sa religion. Une fois que l’on prend conscience que la réalité n’est que le reflet de la manière dont on la pense, le tour est joué. Ayez confiance, pensez positivement et tout ira bien !

 

(Re)découvrez le portrait vidéo de Christian Boisard

Que sont-ils devenus ?

En 1995, vous avez créé ITN. En 2015, Shamengo a tourné votre portrait vidéo. Plus de 20 ans après le début de l’aventure, où en êtes-vous aujourd’hui ?

Tout d’abord, je dois avouer que je suis à la fois surprise et heureuse de l’intérêt que Shamengo porte toujours à ITN. Notre organisation, qui propose des solutions de transport dignes et solidaires pour les personnes âgées, a enregistré de nombreuses avancées depuis le dernier tournage. Aujourd’hui, nous réévaluons nos programmes existants pour permettre à notre modèle de changer d’échelle, la priorité étant d’atteindre plus de gens le plus efficacement. Nous poursuivons actuellement deux objectifs: d’une part, améliorer notre technologie, qui est un levier essentiel pour réduire nos coûts, et d’autre part, rendre notre système plus adaptable. En particulier, nous réfléchissons à la manière de desservir un plus grand nombre de personnes dans des zones moins densément peuplées. À ce jour, le modèle d’ITN a été répliqué dans 14 communautés des Etats-Unis, parmi lesquelles la Californie et le Sud-Est de la Floride.

Nous avons reçu de nombreuses demandes pour essaimer le modèle, notamment de la part de pays européens comme la France et l’Allemagne mais aussi l’Australie et le Canada.

Pour vous, quel est le plus beau moment de cette aventure et le pire ?

Nous venons juste de dépasser le chiffre symbolique d’un million de trajets réalisés ! C’est évidemment une source de grande fierté et de joie. Cependant, au delà des chiffres, ce qui compte le plus est la qualité de nos services. Nous recevons régulièrement des lettres de nos usagers qui nous témoignent toute leur gratitude pour les services proposés. Ils soulignent la différence qu’ITN a fait dans leur vie en leur permettant d’éviter l’isolement et le repli sur soi. Quant aux difficultés, il est indéniable qu’elles ont jalonné notre parcours. Cela n’a pas été facile tous les jours… Lorsque nous avons amorcé la phase de développement en 2006, la récession était en train de frapper. Les réseaux affiliés n’ont pas tous été couronnés de succès.

Un affilié, par définition, est une entité indépendante. Il faut la démarrer, la lancer, la gérer, la piloter. Nous avons tenté d’aider certains directeurs de réseaux en difficulté. Mais, parfois, malgré toute notre bonne volonté, nous avons été contraints de nous séparer de certains affiliés.

Quelle(s) leçon(s) tirez-vous de cette expérience ?

Aujourd’hui, j’ai 68 ans. J’ai commencé ITN quand j’avais 39 ans. Durant toutes ces années, j’ai été en mesure de mûrir mon projet car j’ai beaucoup appris sur de nombreux sujets, en particulier les enjeux de la mobilité des seniors, le rôle d’un actif, ses utilisations et son potentiel de transformation en ressource. J’ai vraiment envie de partager toutes les connaissances que j’ai acquises au fil du temps et transmettre le fruit de mon expérience à d’autres personnes et communautés. A un niveau personnel, j’ai appris à lâcher prise, à faire confiance.

Avez-vous réussi à stabiliser votre modèle d’entreprise ?

Notre modèle économique a évolué progressivement. Durant les dix premières années, mon objectif était de rendre le modèle économique viable en limitant le recours aux subventions publiques. A partir de 2003, nous avons organisé des levées de fonds et établi un plan d’affaires. Notre modèle fonctionne à la fois avec du capital liquide et du capital social. Concrètement, chacun de nos membres possède un compte personnel sur la plateforme. Leurs ressources comme leurs dépenses peuvent être comptabilisées à travers nos programmes. Par exemple, notre programme Ride For Miles leur permet de devenir chauffeurs bénévoles pour ITN et ainsi d’accumuler des crédits, que l’on pourrait décrire comme des “miles”, pour une personne agée de leur famille. Notre programme CarTrade leur permet aussi de nous vendre leurs voitures d’occasion contre des crédits.

En général, pour la plupart des services à la personne, il est nécessaire d’ouvrir un compte avec une monnaie courante ou une carte de crédit. Chez ITN, la monnaie d’échange peut être un kilomètre, un trajet. Nos systèmes d’information géographique nous permettent d’enregistrer les distances parcourues. Nous nous sommes aussi rendus compte que les gens attribuaient une vraie valeur au partage, donc nous proposons maintenant une réduction pour les covoiturages. Je résumerai en vous disant que nous acceptons toutes sortes de monnaie d’échange: du temps, de l’argent, ou même des biens tels que de vieilles voitures. Dans notre modèle, toute personne âgée peut être conduite dans son propre véhicule, ou dans celui d’ITN. Chaque voyage est facturé et peut être payé avec des crédits obtenus en échangeant un véhicule, en devenant chauffeur bénévole, ou avec l’aide d’une assurance santé. Nous avons des certificats-cadeaux que l’on peut offrir, des contrats de services avec d’autres organisations à but non lucratif, et certains trajets sont même fournis par des groupes pharmaceutiques. Toute communauté désireuse de bénéficier d’une mobilité sûre pour ses membres les plus âgés peut contribuer aux coûts en matière de transport.

Que faites-vous maintenant ?

Tous nos efforts sont dirigés vers l’amélioration de la plateforme. En quoi cela consiste-t-il ? Concrètement, il s’agit de faire migrer notre système sur l’outil de CRM Salesforce. Je tiens à préciser que Salesforce a mis au point un module spécifiquement dédié aux associations et ONG. Aujourd’hui, l’infrastructure ITN Rides possède de nombreuses fonctionnalités similaires au Non Profit Success Package de Salesforce, notamment en ce qui concerne la gestion des bénévoles, le suivi des levées de fonds et la gestion des subventions. Toutefois, la solution Salesforce est plus puissante. Et, nous avons la chance de pouvoir bénéficier de leur politique de mécénat à l’égard des acteurs du secteur non-marchand comme ITN. 1% des profits, 1% des ressources humaines et 1% de la technologie sont offerts aux structures à but non lucratif.

 

« Notre objectif est donc d’unifier les différentes communautés d’habitants, qu’il s’agisse de villes ou de villages, et de les aider dans la gestion de leur propre système de transport pour personnes âgées. »

 

Historiquement, ITN s’est développé sur le modèle de réseau affilié, ce qui sous-tend la création d’une entité séparée. Mais, après quelques années d’expériences, je me suis dit que notre modèle devait gagner en souplesse pour s’adapter à tout type d’environnement. C’est pourquoi nous avons créé ITN Country, un nouveau modèle caractérisé par son agilité, qui permet de réaliser des ajustements en fonction des besoins et du contexte local. Le modèle ITN Country permet d’intégrer la communauté à une autre organisation. Ainsi, les frais de structure et les coûts fixes sont mutualisés. Avec l’expérience de terrain, on s’est également aperçu qu’un village de 2 000 habitants ne pouvait pas devenir un réseau affilié car trop petit en taille. Le modèle ITN Country est vraiment adapté aux petites communautés pour mieux répondre à leurs attentes.

Il est vrai que les réseaux de transport procurent d’énormes avantages, et dans notre pays, les grandes entreprises ne devraient pas être les seules à en bénéficier. Notre objectif est donc d’unifier les différentes communautés d’habitants, qu’il s’agisse de villes ou de villages, et de les aider dans la gestion de leur propre système de transport pour personnes âgées.

Quels sont vos projets à venir ?

Nous avons la chance d’être soutenus par ESRI, l’un des fournisseurs mondiaux de logiciels d’information géographique. Ils sont discrets, mais d’une grande aide! Grâce à leur don d’un algorithme complexe et sophistiqué, nous pourrons prochainement proposer une plateforme plus puissante et plus efficace.

En conclusion, quel(s) conseil(s) souhaiteriez-vous partager avec des personnes qui souhaiteraient se lancer dans l’aventure entrepreneuriale ?

Si j’avais un conseil à donner, ce serait cette petite phrase que me répétait inlassablement ma mère : «Tu peux toujours faire plus que ce que tu peux faire ». Quand j’ai démarré ITN, je sentais que je portais une responsabilité envers ce projet. Cependant, j’ignorais dans quelle mesure mes compétences suivraient. Par conséquent, j’ai su m’entourer de collaborateurs et bénévoles formidables sans lesquels ce projet n’aurait été possible. La persévérance est une grande qualité mais il faut savoir faire la différence entre ténacité et entêtement.

 

(Re)découvrez le portrait vidéo de Katherine Freund

Que sont-ils devenus ?

(Re)découvrez le portrait vidéo d’Olivier Desurmont

 

En 2004, vous avez créé Sineo, entreprise leader français du lavage auto écologique. Shamengo avait tourné votre portrait quelques années plus tard. Où en êtes-vous aujourd’hui ?

De l’eau a coulé sous les ponts entre la création de Sineo en 2004 et le moment où j’ai réalisé la cession de l’entreprise en 2011. Je vous propose un rapide retour en arrière. Avant de fonder Sineo, j’étais un jeune cadre dynamique et je travaillais dans un grand groupe du secteur de l’énergie. Un jour, j’ai eu envie de donner plus de sens à ma vie professionnelle. Vous vous souvenez certainement qu’en 2003, la France a subi un épisode caniculaire sans précédent. Dans ce contexte exceptionnel, les autorités avaient pris un arrêté préfectoral portant interdiction de laver les voitures. C’est ainsi que j’ai eu l’idée de créer Sineo, une société de lavage automobile sans eau. J’avais à cœur de trouver une alternative verte et propre pour nettoyer les véhicules. Il me paraissait tout aussi important d’inclure une dimension sociale forte dans mon projet. L’insertion par l’activité économique s’est imposée naturellement. Nous avons recruté des publics en difficulté, tout particulièrement des chômeurs longue durée, des SDF, des anciens détenus, des handicapés….

“L’humain était – et reste- au centre de mes préoccupations. Mais, il va sans dire que je n’ai jamais négligé les volets économique et environnemental.”

Sineo est une aventure incroyable car, lorsque j’ai démarré, je ne connaissais pas grand chose aux voitures. Je suis parti de rien : je n’avais pas de capital de départ et j’ai troqué mon costume-cravate pour une combinaison de travail pour laver des voitures. L’entreprise s’est développée rapidement en enregistrant de belles performances. Quand j’ai cédé Sineo, la société comptait 450 salariés et un réseau de 45 centres sous forme d’entreprises d’insertion et d’entreprises adaptées ! Je suis une personne qui aime créer, entreprendre, développer et relever les défis que pose la création d’entreprise. Alors, quand Sineo a atteint sa phase de croisière, j’ai commencé à me poser des questions. Au fond, je sais que je préfère démarrer et développer des projets plutôt que de les gérer. J’ai vraiment une âme de développeur et je sentais que j’arrivais au bout d’un cycle. C’est la raison pour laquelle j’ai décidé de passer la main. A l’époque, Norauto, qui était actionnaire minoritaire, s’est montré intéressé pour reprendre l’affaire. Evidemment, cela n’a pas été aussi simple: il y a eu des discussions, voire même des tensions. Mais, je suis parti de mon plein gré, en bons termes. J’ai gardé des liens très forts avec l’entreprise… et les salariés bien sûr !

Quel a été votre plus beau moment durant cette aventure ? Et le pire ?

J’ai été très heureux de pouvoir embaucher mes parents. La situation était presque drôle: j’étais le patron de mes parents ! Ma mère s’occupait de l’accompagnement social des salariés; elle était considérée à juste titre comme une « deuxième maman » pour les collaborateurs. Je me souviens en particulier d’une personne en situation de grande précarité. Cet homme, qui était SDF quand il a rejoint Sineo, s’est peu à peu reconstruit au fil du temps. Deux ans après son embauche, il est devenu chef d’équipe. Il était si sérieux dans son travail que les autres salariés le considéraient comme un modèle d’exemplarité. Quand il a décidé de partir de l’entreprise, je n’ai pas pu m’empêcher de verser une larme à son pot de départ. Car, non seulement il nous quittait pour une bonne raison – exercer un nouveau métier en lien avec sa passion, les espaces verts – mais il était aussi en marche vers son nouveau destin de futur père. L’histoire de cet homme et d’autres salariés de Sineo m’a donné beaucoup de sens.

Concernant le pire moment, je dirai, sans hésitation, mon départ de l’entreprise. Bien que j’ai pris et assumé cette décision, j’ai ressenti de la tristesse. Une page importante de ma vie professionnelle se tournait. Je me suis effectivement beaucoup investi dans ce projet qui a été une vraie réussite. Donc, dire au revoir n’a pas été facile.

Vous le vivez comme un échec ou un succès ? Ou les deux à la fois ?

Sans trahir de secret, Norauto a eu des difficultés à piloter une entreprise d’insertion. Ce n’était pas dans l’ADN de la société. Sineo a, par la suite, été repris par l’ancien directeur commercial que j’ai aidé dans cette opération importante. Après 13 ans d’existence, Sineo compte aujourd’hui 650 personnes et a des projets de développement à l’international. Je considère que c’est une réussite commerciale indiscutable. Je suis très fier et satisfait de la trajectoire de l’entreprise.

Quels enseignements tirez-vous de cette expérience ?

J’ai grandi dans le Nord de la France et je ne suis pas issu d’une famille d’entrepreneurs. Cette aventure entrepreneuriale a été une source d’apprentissage extraordinaire. J’ai évidemment acquis des connaissances en lien avec un métier, un secteur… Mais, j’ai aussi énormément appris sur moi, mes forces, mes faiblesses. Je retiens qu’avec de la conviction et de l’énergie, on arrive à déplacer des montagnes. Avec cet état d’esprit, tout devient possible. Mais, à une condition: ne pas rester seul. Il faut arriver à bien s’entourer. Je suis convaincue que le succès d’une entreprise, c’est avant tout la réussite collective. Faire confiance, savoir déléguer, constituer une équipe de collaborateurs… sont des compétences managériales essentielles. Je rajouterai un autre point qui me semble fondamental: il ne faut pas hésiter à demander de l’aide et solliciter des appuis. J’ai moi-même eu la chance de bénéficier de conseils de grands patrons d’entreprise.

Avez-vous réussi à stabiliser le modèle économique ?

Quand j’ai démarré Sineo en 2004, le milieu des affaires et le secteur social étaient très cloisonnés. L’économique et le social semblaient être deux mots qui n’allaient pas ensemble. Le monde économique ne côtoyait pas les milieux sociaux et associatifs. Et inversement. Mon projet qui visait à combiner performance économique et utilité sociale, insertion et profit, était perçu comme disruptif. Au fond de moi, je savais qu’il était possible de marier harmonieusement écologie, économique et social. De mon point de vue, le modèle économique devait reposer à 90% sur du chiffre d’affaires et à 10% sur des subventions. C’est ce qui s’est effectivement passé. J’ai l’impression que j’ai contribué à faire bouger les lignes en changeant un peu les codes du milieu de l’insertion. J’ai même pro- posé un modèle en franchise alors que cette forme contractuelle est généralement réservée au secteur marchand. J’ai voulu adapter la franchise et créer un modèle économique hybride. Quand on est pionnier, rien n’est simple. J’ai entendu des critiques comme, par exemple, « c’est faire de l’argent sur le dos des pauvres ! ». Evidemment, cela n’a jamais été mon intention.

Que faites-vous aujourd’hui ?

J’ai lancé début 2013 un nouveau projet qui place l’humain au centre de sa mission. L’humain toujours et encore ! Cooptalis est un cabinet de recrutement, et plus largement, un opérateur de mobilité internationale. Nous organisons les besoins en recrutement de nos clients et accompagnons les projets d’expatriation aux quatre coins du monde. Au delà du recrutement, notre métier historique, et des services en matière de relocation incluant la logistique et les procédures administratives, nous développons avec beaucoup d’enthousiasme un pôle dédié à la migration circulaire intelligente. Dans ce cadre, nous réfléchissons aux politiques d’attractivité, au retour à l’emploi des réfugiés au nombre de 45 000 en France et à la formation professionnelle. Je considère cette activité comme un levier pour mieux travailler ensemble et mieux vivre ensemble. Notre entreprise est sur une courbe de croissance très dynamique : nous comptons doubler nos effectifs et notre chiffre d’affaires l’an- née prochaine !

Quels sont vos projets d’avenir ?

J’ai encore quelques belles années à passer chez Cooptalis. Notre entreprise est en pleine expansion et part à la conquête de nouveaux marchés à l’international, en particulier le Maroc, la Tunisie et le Vietnam. Curieusement, je maîtrise mal l’anglais et j’ai peu voyagé dans ma vie. Mais, ce nouveau défi m’excite et m’oblige à sortir de ma zone de confort. Les sujets de migration circulaire me passionnent. Mon objectif est de faire de Cooptalis la référence de l’expatriation à l’international. Nous nous appuyons déjà sur un réseau de partenaires privés et institutionnels en France et à l’international. Le fait que des décideurs économique et politiques s’intéressent à ce que nous faisons est pour moi un signal positif. Je sais que je suis sur la bonne voie et qu’il reste encore beaucoup à faire !

Et si c’était à refaire ?

Sans hésitation, je signerai à nouveau pour tout ce que j’ai entrepris. Tout naturellement, j’ai fait des erreurs dans mon parcours de créateur d’entreprise. Mais, je ne regrette rien ! Je crois que les « ra- tés » font partie intégrante de la courbe d’apprentissage. Elles sont nécessaires et enrichissantes au final.

Quels conseils/messages souhaiteriez-vous donner à ceux et celles qui se souhaitent se lancer dans l’aventure entrepreneuriale ?

Il me semble que la posture la plus importante à adopter dans ce type de trajectoire est de ne pas se mettre de limite ni de barrière. Pour faire bouger les lignes comme je l’ai fait avec Sineo, il est essentiel d’avoir un état d’esprit pionnier. On sait que l’on va rencontrer des obstacles, des freins, des défis. Malgré cela, on a l’énergie de s’accrocher à ses rêves. Quand on propose une vision disruptive, cela ne plait pas à tout le monde. Forcément ! Cela vaut la peine de croire à son projet quelles que soient les difficultés car cela finit par payer. Parole d’un créateur d’entreprise multi-récidiviste !

 

(Re)découvrez le portrait vidéo d’Olivier Desurmont

Nouveaux pionniers

Quel est votre parcours académique/ professionnel et comment vous est venue l’idée de créer Base Innovation ?

SA: j’ai une formation d’ingénieur énergéticien électronicien. En sortant de l’école, il y avait quelque chose qui m’obsédait et que je n’arrivais pas à comprendre. L’énergie solaire est de loin la plus abondante sur la planète. Elle est à l’origine d’à peu près toutes les autres formes d’énergie à l’exception de l’énergie nucléaire, de l’éolien, du pétrole et de la biomasse. Or, l’énergie solaire est faiblement exploitée. A la même époque, l’industrie des télécoms explosait et de nombreuses innovations émergeaient dans ce secteur. Je ne comprenais pas que l’énergie solaire ne soit pas rentabilisée au niveau économique alors qu’elle est pléthorique et qu’il est somme toute relativement simple de la récupérer et de la valoriser. J’ai réfléchi durant des années à la manière de créer un système innovant à partir de l’énergie solaire. C’est moi qui ai mis en place la quasi totalité de l’innovation qui constitue aujourd’hui la marque de fabrique Base Innovation.

Je m’étais fixé pour objectif de refroidir un panneau solaire dans le but d’améliorer la production électrique. Plus spécifiquement, l’idée était de faire circuler de l’air au dos du panneau pour le rafraîchir et produire plus d’électricité. Alors qu’un panneau solaire classique ne transforme environ que 15 à 20% de l’énergie solaire reçue en électricité, ma solution produit 10% d’électricité supplémentaire. La véritable innovation proposée par Base réside dans le fait que le panneau photovoltaïque produit trois fois plus de chaleur que d’électricité. Quand on produit 250 watts électriques sur la façade du panneau, on produit 744 watts thermiques. Le panneau Base Innovation est environ quatre fois plus performant qu’un panneau photovoltaïque classique du point de vue de la performance énergétique à partir du moment où l’on a l’usage de la chaleur.

 

“ J’ai été immédiatement séduit par son idée novatrice qui consistait à faire circuler une lame d’air au dos d’un panneau solaire. ”

 

LM: pour ma part, je ne suis pas ingénieur. “Nobody is perfect !”. J’ai rejoint Sébastien il y a deux ans et demi. J’ai fait une école de commerce à Bordeaux il y a un peu plus de trente ans. Au sortir de mes études, j’ai créé une entreprise dans un secteur qui n’a rien à voir avec les énergies renouvelables. J’ai développé cette entreprise durant de nombreuses années. Aujourd’hui, cette PME, qui emploie une centaine de personnes, réalise des études stratégiques et marketing pour le compte de grands groupes de la grande consommation tels que Danone, L’Oréal, Nestlé…

En réalité, j’avais envie de travailler dans un secteur porteur de plus de sens. J’ai donc organisé la transition dans mon entreprise. J’ai trouvé un professionnel qui ne connaissait rien aux études marketing comme moi je ne connaissais rien aux énergies! Mon objectif était de m’investir dans une initiative dotée de valeurs. J’ai rencontré plusieurs entrepreneurs: Sébastien était le troisième sur la liste. Cette rencontre a été décisive! Tout est allé très vite! La première fois que j’ai vu Sébastien, il m’a montré un panneau solaire qui permettait de transformer 1000 watts d’énergie solaire et de les convertir en 150 watts d’électricité, le reste étant de la chaleur perdue. Ou presque parce qu’elle permet aux oiseaux de se chauffer! J’ai été immédiatement séduit par son idée novatrice qui consistait à faire circuler une lame d’air au dos d’un panneau solaire.

J’ai fait la connaissance de Sébastien un vendredi soir et dès le lundi suivant, nous organisions une rencontre avec un troisième associé. La levée de fonds s’est faite en l’espace d’un mois. Jean-François et moi-même avons rejoint le projet Base Innovation. Comme je ne suis pas un spécialiste de l’énergie solaire, Sébastien gère toute la partie technique que ce soit le support avant vente, le bureau d’études, les opérations, les suivis de chantiers, la conception globale de toutes nos solutions. Quant à moi, je m’occupe essentiellement de la partie commerciale et du développement ainsi que des fonctions support comme la finance, les ressources humaines…

Pouvez-vous nous parler de votre innovation en termes simples?

SA: L’idée que nous avons développée au sein de Base Innovation paraît simple. Je pense que d’autres personnes avant nous avaient pensé à récupérer la chaleur dégagée par des panneaux solaires. Nous ne revendiquons donc pas la primeur du panneau solaire hybride qui produit à la fois de l’électricité et de la chaleur. Mais, nous sommes fiers de l’avoir fait! Nous ne sommes pas des pionniers au sens strict du terme. En effet, il existe d’autres produits similaires sur le marché. Des premiers travaux ont démarré dès les années soixante-dix. Nous avons récupéré des brevets et des thèses sur le sujet qui commencent à dater. Mais, à ma connaissance, personne ne peut revendiquer la paternité de l’innovation.

Le cahier des charges que nous nous étions fixés était clair: il s’agissait de développer un panneau solaire très efficace, extrêmement robuste, facile à fabriquer et doté d’une technologie suffisamment simple pour pouvoir la déployer facilement et rapidement à grande échelle. La notion d’économie industrielle était évidemment très importante. J’ai travaillé pendant une dizaine d’années dans l’industrie. L’un des facteurs clés de succès est la capacité à proposer une technologie bon marché et efficace dès les premières séries pour une diffusion rapide dans le cadre d’un modèle économique viable. Nous nous sommes rapidement rendus compte que ces objectifs n’étaient pas inatteignables. Nous avons abouti à un panneau qui, au final, est très léger et performant puisqu’il a un rendement inégalé aujourd’hui. Il est très robuste et assez peu dangereux. Quand on produit de l’air chaud, les fuites d’eau ne sont plus un problème. Les temps de retour sur investissement sont satisfaisants, ce qui explique que l’on se démarque par rapport à d’autres technologies. La rentabilité des projets est très bonne parce que la technologie est robuste, simple et efficace.

En quoi votre solution est-elle vraiment innovante?

SA: Pour être honnête, je n’étais pas visionnaire à ce point. Ce serait mentir que de dire le contraire. Notre objectif était de proposer des solutions technologiques les plus simples et les plus efficaces possibles. Jamais nous n’avons eu l’intention de créer une technologie ultra performante et chère parce que pour nous, cela n’avait aucun sens. Notre objectif était d’allier bon sens et simplicité. D’ailleurs, on nous pose souvent la question “Que signifie Base Innovation?”. C’est vrai qu’à première vue, cela ne signifie rien. Mais, en fait, il signifie tout parce qu’il nous ressemble! Il dit tout de notre esprit d’entreprise, à savoir le bon sens paysan. On a eu le déclic en deux ans ! On a essayé de trouver un procédé simple pour refroidir efficacement les panneaux photovoltaïques. On a monté des échangeurs de chaleur et des radiateurs sur l’arrière de modules photovoltaïques. On a soufflé dessus pour les refroidir et augmenter la production d’électricité. C’était un peu l’idée sous-jacente de départ. On a pu démontrer qu’on arrivait à gagner 10, 15, 20 pour cent de rendement selon l’ensoleillement et selon la qualité des échangeurs que l’on mettait à l’arrière.

 

“ Pour un ingénieur, l’une des choses les plus complexes est de parvenir à réaliser quelque chose de simple! ”

 

LM: L’innovation réside dans la mise en commun d’un panneau photovoltaïque qui produit de l’électricité à partir de cellules photovoltaïques en silicium par exemple, et d’un système qui produit de la chaleur. Les cellules photovoltaïques reçoivent les ultraviolets de la lumière visible qui est transformée en électricité. Les infrarouges contenus dans la lumière émise par le soleil, sont convertis en chaleur comme n’importe quel corps noir qui reçoit un rayon de soleil. S’orienter vers une technologie solaire hybride sur la base de panneaux photovoltaïques semblait naturel. Et c’est ce que j’ai commencé à faire à partir de 2005. De plus, le photovoltaïque a commencé à se déployer de manière massive au niveau mondial à partir des années 2008/2009. Les prix ont commencé à grimper. Dans le même temps, les semi-conducteurs et les composants principaux qui constituent un panneau photovoltaïque, étaient moins utilisés. On pouvait donc anticiper une baisse drastique des coûts. Par conséquent, on s’est complètement focalisé sur ce type de technologie contrairement à des technologies solaires classiques qui ont toujours les mêmes coûts de fabrication, ou des coûts croissants en raison de la progression du prix des matières premières. On savait que le prix de notre technologie basée sur des panneaux solaires à base de silicium allait baisser. Le prix des modules photovoltaïques a été divisé par dix en dix ans, et aujourd’hui c’est encore moins cher. Nous avions misé sur une technologie efficace qui allait monter en puissance. Nous en étions très conscients dès le départ.

Quelles ont été vos motivations pour passer à l’action et quand vous êtes-vous jeté à l’eau ?

LM: Tout est allé très vite! On a réussi à démontrer qu’on pouvait produire plus d’électricité et donc enregistrer une meilleure rentabilité. Et parallèlement, on a assisté à la baisse des prix de rachat de l’électricité qui est intervenue au niveau mondial mais surtout en Europe, tout particulièrement en France. On est passé d’un prix de rachat de l’électricité de 60 centimes à 30 voire 20 centimes. On avait donc moins d’intérêt à faire plus d’électricité. L’autre point, c’est que notre panneau photovoltaïque produisait tellement d’air chaud que nous étions en capacité de valoriser la chaleur produite. On s’est vite rendu compte que l’on pouvait l’utiliser pour des applications nécessitant de la chaleur. C’est à partir de ce moment que nous avons commencé à fabriquer des panneaux hybrides. Ces panneaux solaires produisent deux types d’énergie, à la fois de l’électricité et de la chaleur. Ils s’installent sur un certain nombre d’applications, des maisons d’habitation pour faire du chauffage et de l’électricité, des bâtiments d’activités, des applications de séchage de l’air chaud.

SA: Pour un ingénieur, l’une des choses les plus complexes est de parvenir à réaliser quelque chose de simple! J’ai mis plusieurs années à finaliser le cahier des charges. Cela a été un processus long et complexe. Il a fallu beaucoup de “jus” de cerveau, des essais, des itérations et des modélisations mathématiques pour aboutir à un panneau relativement simple quand on le voit, quand on le touche, quand on le porte, quand on sent la chaleur. Il s’agit en fait d’un panneau de verre, avec en dessous des cellules photovoltaïques. Le système de ventilation est assez simple également. Mais, pour arriver à rassembler un amas d’innovations et à rendre le produit simple, léger, robuste et efficace, plus de quatre années de développement ont été nécessaires sans compter les années de réflexion préalables à la création de l’entreprise. Aujourd’hui, la technologie est opérationnelle et les clients sont satisfaits! Et tout cela avec seulement 3 000 euros de capital!

Comment avez-vous financé le début de votre projet entrepreneurial ?

SA: Je n’avais jamais créé d’entreprise jusqu’alors. C’est ma “première fois”! Quand j’ai lancé Base Innovation, ma volonté était de démontrer que l’on pouvait créer quelque chose à partir de rien ou presque rien. 3 000 euros, cela représente à peine les frais pour créer une entreprise. Evidemment, il faut avoir une activité commerciale qui génère du chiffre d’affaires. En un mot, du cash! J’ai donc rapidement mis en place deux activités permettant de générer du chiffre: d’une part, une activité de négoce de matériels solaires, et d’autre part, une activité de conseil en ingénierie énergétique qui nous a permis de gagner de l’argent et d’auto-financer une grande partie des développements sur les premiers mois et les premières années. Très rapidement, on a fait appel aux proches, aux amis et à la famille pour venir aider à capitaliser l’entreprise. Dans la foulée, des organismes publics tels que BPI France, la Région Nouvelle Aquitaine… nous ont apporté des financements durant les premières années. Nous avons ainsi toujours su préserver, dans notre trajectoire de croissance, un équilibre entre autofinancement et financements publics. Nous avons toujours été engagés dans la transition énergétique, la promotion du “made in France” avec des fabrications 100% françaises et le soutien à la création d’emplois. Nous avons réussi à convaincre nos financeurs publics de nous faire confiance en valorisant le fait que nous étions créateurs d’emplois et de valeur dans les territoires. Ce argument a été très important au démarrage.

Le marché est-il réceptif à votre démarche? Quels sont vos concurrents ?

SA: Nous n’avons pas d’autre choix que d’être leader. Il est important que nous soyons identifiés par le marché comme tel. Quand on pose la question: “Quel est le premier aviateur à avoir traversé l’Atlantique en avion ?” Tout le monde répond “Charles Lindbergh”. Le deuxième aviateur, tout le monde l’a oublié! Quel est le premier panneau qui permet de faire de la chaleur et de l’électricité pour sécher des matières ou amener de la chaleur dans les bâtiments ? On va se débrouiller pour que tout le monde oublie nos concurrents et retienne le nom de Base Innovation. Cela a été assez long de trouver notre marché car nous disposons d’un panneau solaire polyvalent qui peut s’adapter tant aux besoins des particuliers que des entreprises, collectivités, agriculteurs et industriels. Un marché immense s’offre à nous. Nos concurrents ne sont pas tant dans les hautes technologies solaires. Il s’agit plutôt du secteur des énergies fossiles et de l’électricité nucléaire. Au quotidien, nous sommes confrontés à des chaudières à gaz, des chaudières au fioul et à des convecteurs électriques. La transition énergétique est longue à se mettre en place; elle ne dépend pas de nous. Chaque jour, il y a des avancées mais elles sont mineures en comparaison avec l’effort à fournir pour changer de modèle énergétique. Ce qui fera vraiment la différence, c’est quand la société aura compris que l’énergie solaire est bon marché, qu’elle est robuste et qu’elle est maîtrisée. Nous savons que c’est le cas depuis longtemps car nous le constatons dans nos applications et nos clients peuvent en témoigner. L’énergie solaire, particulièrement les co-générateurs, est de très loin la meilleure du marché. Aujourd’hui, on sait fabriquer des kilowatt heures à moins de 2 centimes. Soit cinq fois moins que le prix de l’électricité nucléaire qui est pourtant réputée bon marché au niveau mondial. Ce n’est pas pour rien que 90% des nouvelles installations de production d’électricité dans le monde sont photovoltaïques aujourd’hui. Le solaire, c’est bon marché et robuste. Et il répond à divers besoins. Le soleil est la solution pour demain!

 

“ Ce qui fera vraiment la différence, c’est quand la société aura compris que l’énergie solaire est bon marché, qu’elle est robuste et qu’elle est maîtrisée. ”

 

Il va sans dire que notre panneau hybride est breveté. Mais, le brevet protège un peu mais ce qui protège vraiment, c’est l’avance que nous avons acquise grâce au savoir faire de nos ingénieurs sur l’utilisation de la chaleur et aux compétences que l’on a développées sur les différents marchés (séchage du fourrage, séchage de la biomasse, séchage des déchets). Pour résumer, ce qui nous protège le plus, c’est la combinaison entre un panneau breveté et notre savoir faire. Les cinq/six années d’avance que nous avons nous protègent temporairement de la concurrence des Chinois qui débarqueront peut-être un jour avec une solution similaire à la nôtre. Mais, avant qu’ils ne réussissent à mettre au point un panneau qui produise autant d’énergie que le nôtre et qu’ils développent le savoir faire et le mettent en oeuvre dans le cadre d’applications d’efficacité énergétique ou de séchage, nous avons encore de beaux jours devant nous. La meilleure protection, c’est le temps d’avance. Notre expertise thermique nous permet d’intervenir sur des marchés très spécifiques que nous avons identifiés dans les domaines du séchage ou de l’efficacité énergétique. Nous intervenons aussi sur des bâtiments professionnels selon différentes fonctions. Dans ce cas, nous intégrons à notre système des centrales de traitement d’air ou des pompes à chaleur.

Enfin, nous sommes convaincus que notre positionnement concurrentiel est pertinent parce nous avons recruté des ingénieurs particulièrement futés sur la manière de conjuguer le thermique avec, par exemple, des centrales à traitement d’air ou des pompes à chaleur. Cela demande d’avoir des compétences en génie climatique qui sont vraiment très pointues. Parvenir à conjuguer les connaissances en matière de thermovoltaïque et les compétences en CVC et en génie climatique est rare.

Quels ont été vos premiers clients et ceux que vous visez actuellement?

SA: Je pense que la société est de plus en plus disposée à “consommer” ce type de technologie. C’est la raison pour laquelle notre croissance est aussi satisfaisante. Et c’est aussi pour cela que nous avons une grande confiance en l’avenir. On sait que la transition est amorcée et que le plus dur est fait! Je me souviens de la toute première cliente, de la toute première maison d’habitation que l’on a équipée. Cette cliente a été difficile à convaincre sur la partie technique parce que notre technologie n’avait jamais été mise en oeuvre. Oui, il a fallu convaincre mais elle a été séduite par l’esprit de l’entreprise. Elle nous a très vite fait confiance. Ce n’est pas évident pour un premier client de mettre 15 000 euros dans une installation solaire pour une habitation. Pourquoi? Parce qu’il n’y a aucun retour d’expérience et que ce sont des “petits jeunes” qui démarrent. Et aussi parce que 15 000 euros, c’est une somme rondelette pour un particulier! Je ne remercierai jamais assez la première dame qui a accepté d’installer une dizaine de co-générateurs sur son habitation. Nous sommes fiers de l’avoir accompagnée et de lui avoir proposé une superbe installation.

L’autre pan de notre marché, ce sont les agriculteurs. Les agriculteurs sont des personnes qui font preuve de beaucoup d’intelligence et de bon sens. Il est essentiel de réussir à les convaincre que des panneaux solaires peuvent répondre à leurs problématiques de séchage de fourrage par exemple. Là aussi, la tâche a été ardue. Les premiers agriculteurs qui nous ont fait confiance sont venus voir nos nouveaux prototypes. Ils ont été intéressés et séduits par la technologie. Mais, pour passer à l’acte d’achat, il a fallu déployer de nombreux efforts!

Un tel investissement représente quand même une centaine de milliers d’euros. Nous avons réussi à créer de la confiance. Nos premiers clients agriculteurs ont été satisfaits de la solution installée. Leurs exploitations fonctionnent beaucoup mieux que lorsqu’ils n’avaient pas de centrale. Car, elle leur permet d’avoir un fourrage de meilleure qualité. Ils peuvent ainsi produire du lait de meilleure qualité, renfermant plus de matières grasses et de matières protéiques. Les bêtes sont en meilleure santé, les visites chez le vétérinaire sont moins fréquentes et l’utilisation des tourteaux de soja est réduite. Le recours à nos panneaux solaires permet de renforcer le niveau de rentabilité d’une exploitation.

 

“ Notre système participe également à la transition écologique, à la préservation de la biodiversité dans les territoires et au redéploiement des systèmes herbagés. ”

Par exemple, quand on a une exploitation ovine, bovine ou caprine, on a intérêt à produire et alimenter les animaux avec du fourrage de qualité. Le principal fourrage est l’herbe ou le foin. Cet aliment est privilégié dans toutes les exploitations parce que c’est l’aliment qui convient à la majorité des animaux. Et donc une exploitation qui tourne bien, c’est une exploitation qui est capable de produire un fourrage de très haute qualité. Il faut savoir que le séchage artificiel solaire permet de récolter de l’herbe à un stade optimal et de l’engranger très rapidement, ce qui permet de conserver toutes ses propriétés nutritives et gustatives au bénéfice de l’animal. L’animal est en meilleure santé parce qu’il consomme un aliment qui est fait pour son métabolisme. Un animal est fait pour ruminer de l’herbe mais pas pour manger des haricots de soja et digérer quelque chose qui n’est absolument pas fait pour son organisme. Cela permet également une meilleure autonomie alimentaire et une réduction des dépenses en compléments azotés (tourteaux de soja, tournesol ou colza). Un lait qui a un meilleur goût et qui est plus protéiné se vend un peu plus cher. Et surtout, les transformateurs – les fromagers ou les laiteries – sont très friands de ce type de lait. Par conséquent, toute la chaîne de valeur s’en trouve améliorée. Si l’on revient aux méthodes ancestrales, l’alimentation des ruminants se faisait essentiellement avec de l’herbe. Cela paraît tomber sous le sens mais permettre à des éleveurs de renouer avec des méthodes traditionnelles grâce à une technologie efficiente permet de produire du fourrage de haute qualité. Et donc de produire du lait ou de la viande haut de gamme. Cela favorise de meilleures exploitations. Notre système participe également à la transition écologique, à la préservation de la biodiversité dans les territoires et au redéploiement des systèmes herbagés. Là où on aurait pu imaginer de vastes plaines céréalières plantées de maïs, des surfaces herbagères ont été réintroduites. Elles constituent à elles seules de grands puits de carbone puisque les prairies comme celles où nous sommes ne contiennent jamais le moindre pesticide ou engrais. Ce sont des parcelles qui poussent toutes seules. Elles captent le carbone et le stockent sous terre et produisent les protéines nécessaires à la production des élevages animaux.

Quand nous avons voulu introduire sur le marché notre technologie Cogen’air, nous avons recherché des partenaires déjà familiers avec nos procédés. Nous avons cherché longtemps et nous n’avons trouvé personne qui avait cette capacité à s’attaquer aux les problématiques techniques. C’est pourquoi, nous avons décidé de développer cette compétence en interne plutôt que de chercher un partenaire qui n’existait pas. Il y a cinq ou six ans, nous a décidé d’investir du temps, de l’énergie et des ressources pour former nos ingénieurs à différentes techniques concernant l’hydraulique, la thermodynamique, le séchage … Nous avons aujourd’hui un savoir faire reconnu au niveau national sur la problématique du séchage, de la thermodynamique ou encore de l’usage de la chaleur et de l’électricité sur des applications industrielles ou agricoles. Les clients viennent même nous chercher! Quand bien même la technique employée ne serait pas solaire, nous avons développé un véritable savoir faire reconnu.

Quel est votre modèle économique ?

LM: Nombreux sont les éleveurs qui sont conscients de tous ces avantages que vient de décrire Sébastien. Nous observons une demande en forte croissance. Grâce à la visibilité dont nous bénéficions et au bouche à oreille, nous recevons entre 5 et 10 demandes qualifiées par semaine pour des études concernant l’installation de séchoirs. On essaie aussi de travailler avec toute la profession que ce soit le CNEL, l’Institut de l’Elevage ou les grands groupes laitiers comme, par exemple, Danone. On essaie de travailler sur la réduction de l’empreinte carbone des fermes. Aujourd’hui, notre solution est perçue comme un moyen de réduire l’empreinte carbone grâce aux prairies qui sont de véritables pièges à carbone. C’est pourquoi, nos carnets de commandes se remplissent!

La difficulté dans nos métiers concerne le délai entre le moment où l’on commence à travailler sur un projet et le moment où on le construit. Il peut se passer entre 6 et 12 mois. Parfois, le processus de décision est plus rapide. Parfois, et au pire, cela peut prendre entre 24 et 36 mois, voire 48 mois pour finaliser une affaire. Il faut donc savoir être patient pour développer des projets et accompagner nos clients dans une phase de maturation et de prise de décision. Aujourd’hui, nous sommes beaucoup moins positionnés sur le marché des particuliers en raison de concurrents déjà présents sur ce marché. Ils bénéficient d’une meilleure expérience et d’une longueur d’avance. Ils font du “plug and play”. Notre combat ne situe pas là: nous avons une véritable expertise sur des applications BtoB, en particulier sur le séchage des matières, notamment le séchage de fourrage. C’est le premier marché qu’a abordé Sébastien parce qu’il a une excellente connaissance du secteur et parce qu’il y a un vrai enjeu à sécher le fourrage. Puis, nous avons très rapidement investi le marché du séchage de la biomasse, notamment le bois énergie. Cela permet d’obtenir un combustible de meilleure qualité et de produire une plus grande quantité de combustible. Le bois énergie séché combiné à d’autres technologies permet véritablement de dynamiser le chiffre d’affaires parce qu’il y a une opportunité de commercialiser plus de chaleur tout en vendant un combustible de meilleure qualité. En effet, un combustible plus sec se vend plus cher car il encrasse moins les chaudières. Le taux de cendres est plus bas, le taux de mâchefer est également plus faible. Les chaudières durent ainsi plus longtemps avec un nombre de pannes beaucoup plus faible. Le séchage de fourrage tout comme le séchage de biomasse présente un véritable intérêt économique et environnemental.

Au delà de ces deux marchés, l’un de nos collaborateurs vient de l’univers des déchets. Nous avons commencé à nous intéresser au marché du séchage des boues et des déchets principalement dans l’objectif de réduire les coûts de transport et de traitement des déchets. Comme chacun sait, les déchets finissent en enfouissement ou en incinération. Cela représente des coûts importants. Le fait de réduire le poids des déchets grâce au séchage permet d’aller chercher des gains de rentabilité assez significatifs. Tous les grands groupes spécialisés dans les déchets s’intéressent à notre technologie, soit pour abaisser leurs coûts soit pour améliorer la valorisation énergétique de leurs produits.

 

“ Avec ce panneau, nous disposons d’un moyen d’introduire quatre fois plus d’énergie renouvelable dans un bâtiment que ne le ferait un panneau photovoltaïque sur une toiture donnée qui, par définition, est finie. ”

 

Un domaine qui, selon nous, présente un important potentiel de développement est l’efficacité énergétique des bâtiments. Notre panneau sur un bâtiment assure 5 grandes fonctions. Il produit de l’électricité que l’on peut soit revendre au réseau ou que l’on peut auto-consommer. On fait aussi de la chaleur qui peut être insufflée directement dans le bâtiment. On peut également la stocker par exemple dans un ballon d’eau chaude. On peut également contribuer au renouvellement d’air. Nous travaillons très souvent avec des centrales de traitement d’air pour améliorer leur fonctionnement énergétique. On amène dans la centrale de traitement d’air de l’air qui a été préchauffé. On diminue ainsi la quantité d’énergie nécessaire pour que la centrale chauffe le bâtiment. On peut produire de l’eau chaude dans le bâtiment, notamment de l’eau chaude sanitaire. Enfin, on peut aussi rafraîchir le bâtiment. Ce procédé est appelé “night cooling”. Le panneau Cogen’air peut s’adapter à de nombreux usages et être utilisé dans tous types de bâtiments (collèges, hôpitaux, bureaux, bâtiments territoriaux…). Avec ce panneau, nous disposons d’un moyen d’introduire quatre fois plus d’énergie renouvelable dans un bâtiment que ne le ferait un panneau photovoltaïque sur une toiture donnée qui, par définition, est finie. C’est également un moyen de réduire quatre fois plus l’empreinte carbone d’un bâtiment. Dans le cadre des politiques RSE mises en oeuvre par les grands groupes quel que soit le secteur d’activité, notre technologie suscite un fort intérêt car elle est perçue comme un moyen cohérent d’introduire des énergies renouvelables et d’améliorer l’efficacité énergétique des bâtiments. Là aussi, nous pensons avoir une certaine longueur d’avance et une assez bonne capacité aujourd’hui à traiter les besoins des grandes entreprises qui comprennent le caractère innovant de notre technologie.

Il existe des marchés sur lesquels nous avons décidé de ne pas aller. Quand nous sommes sollicités pour aller sur des marchés où l’on n’est pas présent pour le moment, notre technologie est peut être pertinente mais nous considérons qu’elle est moins intéressante qu’à d’autres endroits. Nous avons défini 4 marchés prioritaires: le séchage de fourrage, le séchage de biomasse, le séchage de déchets et l’efficacité énergétique des bâtiments. A quel rythme évoluent ces marchés? Il est difficile de le dire. Et comme ils ne répondent pas exactement aux mêmes règles et que nous n’avons pas affaire aux mêmes interlocuteurs, nous avons décidé, pour le moment, de nous positionner uniquement sur ces quatre marchés. Nous sommes conscients qu’il y a un risque d’avoir choisi le mauvais cheval. Mais, au fond, c’est cette incertitude et le fait de devoir se battre qui nous motivent au quotidien!

L’agroalimentaire fait partie des projets que l’on a décidé de différer parce qu’il existe des contraintes spécifiques. Pour le moment, nous avons décidé de nous concentrer sur les marchés qui nous semblent prioritaires. Le photovoltaïque produit de l’électricité mais c’est le critère chaleur qui indique si notre technologie présente un intérêt. En effet, il faut d’abord recenser l’existence d’un besoin de chaleur pour sécher ou chauffer. Et dans ce cas de figure, l’électricité vient comme un levier supplémentaire pour renforcer la rentabilité du projet. Il est important de rappeler que l’on fait trois fois plus de chaleur que d’électricité.

Malgré l’intérêt du panneau photovoltaïque hybride, nous sommes convaincus que les technologies photovoltaïques ont du sens par elles mêmes. Elles sont très bon marché et elles se déploient facilement. Les deux types de panneaux sont à la limite complémentaires. Le photovoltaïque permet de créer de grandes infrastructures de production d’électricité ou des infrastructures dispersées de production d’électricité. Cela répond précisément à un besoin alors que Base Innovation prend en charge des besoins simultanés d’électricité et de chaleur. Donc, nous sommes présents sur des marchés différents au final. Je pense que le photovoltaïque continuera à se déployer très fortement. Le thermovoltaïque ne remplacera pas cette technologie. Il viendra en complément sur un certain nombre de marchés à fort potentiel et présentant des besoins spécifiques. Dans l’industrie agroalimentaire en France par exemple, on consomme l’équivalent de la production de neuf réacteurs nucléaires simplement pour sécher des productions agroalimentaires uniquement pour cette activité économique. Si l’on se place au niveau mondial, on se rend compte de la quantité colossale d’énergie dont on a besoin pour sécher des productions agroalimentaires au sens large, depuis les pâtes, aux fruits et légumes en passant par les céréales…

Quels ont été les moments les plus difficiles et les plus enthousiasmants de votre projet ?

LM: Nous avons traversé fin 2014 et début 2015 une période assez difficile où l’on a failli déposer le bilan à cause d’un investisseur qui nous a “lâché” à la dernière minute. Honnêtement, il a été difficile de trouver un autre investisseur. Nous avons vécu une grosse crise ponctuée de doutes et d’incertitudes. J’ai rencontré des dizaines d’investisseurs et repreneurs parce que l’entreprise était vraiment dans une mauvaise passe, au bord du gouffre. Puis, nous avons rencontré Luc et Jean-François qui ont été capables de comprendre l’esprit de l’entreprise. Quand on cherche des investisseurs, le premier point à valider est l’adhésion à l’esprit d’entreprise. Deuxième point: ils doivent comprendre la nature du risque auquel ils s’exposent. Dans le cas de Base, l’investissement s’élevait à un million d’euros à deux puisque l’entreprise était assez endettée et surtout sans trésorerie. Luc et Jean-François ont pris ce risque car ils ont compris le potentiel de Base Innovation. Je les remercie encore aujourd’hui d’avoir réussi à sauver l’entreprise et de l’avoir aidée à se redresser. Luc et Jean-François ont vraiment cru dans notre entreprise. Ils nous ont relayé du point de vue financier pour accompagner Base vers son plein potentiel de croissance.

Cela me semble important de préciser que la motivation pour ce projet n’a jamais été financière. Je pense qu’on est attaché au sens que l’on donne à cette initiative qui nous motive chaque jour, toujours et encore! Nous avons aussi un grand plaisir à travailler avec nos collaborateurs. Nous savons aussi que si nous réussissons à répondre de manière pertinente aux besoins de nos marchés, le potentiel de croissance est gigantesque. C’est pour cela qu’on y croit ! Evidemment, nous ne sommes pas des philanthropes et nous serons satisfaits d’avoir réalisé une réussite économique et financière après un succès au plan technique. Notre entreprise est positionnée sur des marchés à fort potentiel de développement. Cet objectif de croissance est tout naturellement très stimulant.

Cette expérience professionnelle vous rend-elle heureux ?

LM: Je voudrais dire un dernier mot sur ce qui nous motive aujourd’hui. Personnellement, j’ai passé trente ans à diriger une entreprise et à me dire que l’important, ce n’était pas ce que je faisais mais la façon dont je le faisais. Pour moi, cela voulait dire bien faire son travail. En d’autres termes, nous étions tous de très bons professionnels dans notre secteur d’activité. Et j’essayais de faire vivre mes valeurs de dirigeant. Mais, la finalité de l’activité n’était pas très motivante en soi. Puis, à un moment donné, je me suis dit que ce serait bien de pouvoir être fier de ce que je fais et pas simplement de la façon dont je le fais.

Ce qui nous motive chez Base Innovation, c’est que l’on est heureux de ce qu’on fait parce qu’on peut être fier de la finalité du projet d’entreprise. Nous sommes satisfaits d’avoir réussi à créer une entreprise qui est aujourd’hui bien gérée, performante et dotée d’une technologie innovante. Mais, mon plus grand bonheur, c’est d’avoir été capable de constituer une équipe. Base emploie actuellement 17 personnes. Nous travaillons, par ailleurs, pour des filières d’avenir comme l’agriculture, le bois, les énergies renouvelables… C’est une mission passionnante qui est la nôtre. Faire vivre nos valeurs tout en recherchant la performance économique et technique, c’est ce qui nous fait vibrer chaque jour !

Que sont-ils devenus ?

(Re)découvrez le portrait vidéo d’Awen Delaval

 

Les équipes de Shamengo vous ont rencontré pour réaliser votre portrait vidéo en 2009, six ans après la création de Samatoa. Où en êtes-vous aujourd’hui près de 15 ans après le début de l’aventure ?

Tout d’abord, je vous propose un rapide retour en arrière. Samatoa, qui signifie « équitable » en Khmer, a été créé dans l’objectif de promouvoir des fibres écologiques 100% naturelles, en particulier la fibre de lotus extraite de la tige de la fleur. Cette entreprise sociale, basée à Siemp Reap au Cambodge, s’articule autour de deux engagements. Le premier concerne la préservation de l’environnement. En effet, depuis l’origine, nous entendons réduire au maximum l’impact environnemental des fibres que nous produisons. Concrètement, cela signifie que nous n’utilisons pas de produit chimique, ni de substance nocive, ni d’électricité dans nos procédés de fabrication. Le deuxième engagement que nous plaçons au cœur de notre action concerne l’insertion par l’activité économique des femmes, en particulier les plus défavorisées en provenance de zones rurales.

Le développement de Samatoa a été progressif. Au fil des années, nous avons eu la satisfaction de gagner une reconnaissance mondiale et de voir notre expertise reconnue au plan international, notamment grâce à l’obtention de deux prix. En 2012, Samatoa a reçu le Prix UNESCO d’excellence pour l’Asie du Sud-Est avec un sarong en lotus et soie naturelle. Puis, en 2015, Samatoa a été lauréat du concours « La France s’engage au Sud » visant à récompenser les initiatives remarquables pour améliorer les conditions de vie et protéger la planète. Ces Prix nous ont donné un vrai coup de pouce pour renforcer notre visibilité en Asie mais aussi en Europe, tout particulièrement en France. Voici un exemple parlant : en 2016, Kering, le groupe de luxe mondial, s’est intéressé à notre petite coopérative. Nous avons bénéficié d’un accompagnement sur-mesure et d’un accès à un pool d’expertises pour nous aider à identifier des solutions en termes de développement commercial et d’innovation. Une équipe de 16 managers a fait le déplacement au Cambodge et a passé plusieurs jours au sein de notre entreprise sociale pour étudier les process et réaliser un audit. Au terme de la mission, Kering nous a proposé une analyse de notre modèle économique et un plan d’actions stratégique.

Au delà des récompenses et autres Prix, les tests que nous avons menés en partenariat avec l’Institut Français du Textile et de l’Habillement nous ont aidés à gagner en crédibilité auprès des professionnels du textile. En effet, ces expérimentations ont révélé les propriétés uniques de la micro-fibre de lotus. Premièrement, la fibre de lotus, comparable à une éponge, est un matériau respirant qui laisse passer l’air. Deuxièmement, il s’agit d’un tissu très absorbant qui sèche rapidement. Enfin, la fibre de lotus est reconnue pour être infroissable !

 

« Les méthodes de fabrication demeurent entièrement manuelles. Et nous y tenons ! C’est notre marque de fabrique et d’excellence ! »

 

On peut dire que l’année 2016 a marqué une autre grande étape dans l’histoire de Samatoa. J’ai constitué autour de moi un petit groupe d’actionnaires privés parmi lesquels une spécialiste américaine du textile qui partage avec nous sa connaissance et sa longue expérience et deux Italiens intervenant dans les finitions et la vente textile. L’apport de fonds additionnels a permis de multiplier par trois les capacités de production.

Historiquement, Samatoa propose des tissus raffinés fait main et se situe donc sur un marché de niche. Je rappelle que la fibre de lotus est très fragile et qu’elle ne tolère guère de processus standardisé. Les méthodes de fabrication demeurent entièrement manuelles. Et nous y tenons ! C’est notre marque de fabrique et d’excellence ! Nos clients, principalement des grandes marques de luxe, voient dans nos procédés artisanaux une grande valeur ajoutée et un avantage différenciant pour le consommateur qui est prêt à payer davantage pour des modèles sur-mesure. Toutefois, nous sommes conscients que nous avons intérêt à démocratiser la fibre de lotus pour toucher un plus grand nombre de personnes. C’est pourquoi, nous travaillons également au développement d’un nouveau tissu composite à base de déchets de plastiques et de micro-fibres de lotus.

La raison pour laquelle nous souhaitons grandir et industrialiser en partie nos process de fabrication est intimement liée à la mission sociale de Samatoa. Notre objectif n’est pas de devenir une multinationale. Nous voulons simplement augmenter notre part de marché en diversifiant notre offre et générer des marges qui seront ensuite réinvesties au profit des femmes employées dans notre entreprise. Je considère qu’une plus forte croissance permettra la création de nouveaux emplois et la mise en place de programmes à finalité sociale tels que l’ouverture de crèches, l’instauration de services de soins de santé et d’encadrement social. Nous voulons aussi continuer à investir dans la recherche et le développement de nouveaux produits innovants basés sur le principe de l’économie circulaire.

 

Quel est pour vous le plus beau moment de cette aventure et le pire ?

Je dois avouer que l’échange privilégié que j’ai eu avec François Hollande, alors Président de la République, à l’occasion de la remise du Prix « La France s’engage au Sud » a été un temps fort et mémorable. En recevant cette distinction, j’ai eu la sensation que le travail collectif mené au sein de Samatoa était enfin reconnu et validé. J’étais aussi très fier de le voir porter une écharpe en fibre de lotus ! Ce moment reste important pour moi mais aussi pour les équipes. J’ai également ressenti de la gratitude pour le soutien offert par la France ; cet appui a permis à Samatoa d’être valorisé comme un acteur à part entière de la mode éthique et responsable.

Comme vous vous en doutez, la vie entrepreneuriale est jalonnée de hauts et de bas. Récemment, nous avons candidaté à plus d’une vingtaine de concours. Malheureusement, nous n’avons été retenus que pour un seul. C’est un peu décevant car la préparation de dossiers de candidature est généralement très chronophage. J’irai prochainement défendre les couleurs de Samatoa à Singapour dans le cadre de « Hello Tomorrow », concours mondial de startups de renommée mondiale innovantes. J’ai d’ores et déjà prévu trois rendez-vous avec des investisseurs à impact. Je croise les doigts !

 

Quel(s) enseignement(s) tirez-vous de ces expériences ?

Les épreuves ou les situations d’échec sont toujours propices à des remises en question. C’est ce que nous faisons constamment chez Samatoa pour améliorer nos techniques et process de fabrication de fibres écologiques naturelles. Samatoa a un potentiel de croissance important, c’est une évidence. De gros poids lourds du secteur textile, des acteurs de la « fast fashion » comme H&M ou encore des marques haut de gamme comme Burberry nous sollicitent régulièrement pour signer des contrats et des partenariats. Malgré ces signaux encourageants, nous devons faire face au défi constant d’élargir notre marché pour atteindre un plus grand nombre de consommateurs. Pour cela, nous devons lever des fonds.

 

« Samatoa ne perd jamais de vue sa mission sociétale, à savoir améliorer les conditions de vie des femmes cambodgiennes et préserver la planète. »


Avez-vous réussi à stabiliser le modèle économique ?

Je suis toujours fier de rappeler que Samatoa a réussi à assurer sa viabilité économique dès sa création. Grâce à la dernière importante levée de fonds que nous avons réalisée, nous avons multiplié par trois nos capacités de production et par deux notre chiffre d’affaires. Notre métier est la vente de tissus de fibre de lotus à de grandes marques. En tant que fournisseur, Samatoa a développé un modèle majoritairement BtoB et nous réalisons une grande partie de nos ventes à l’export. Nous avons également une petite activité de détail avec une boutique basée à Siem Reap.

Samatoa, doté d’un statut équivalent à une SARL, ne perd jamais de vue sa mission sociétale, à savoir améliorer les conditions de vie des femmes cambodgiennes et préserver la planète. Le pôle d’actionnaires, essentiellement des petits acteurs privés, que j’ai réuni en 2016 nous aide chaque jour dans notre démarche de croissance responsable. Ces professionnels partagent avec nous leurs expertises, réseaux, expériences et leurs conseils en matière de gouvernance. Nous privilégions les démarches de co-construction, y compris avec nos partenaires commerciaux grâce auxquels nous avons amélioré le design, les techniques d’impression sur tissu, les patterns, les coloris… J’apprécie le fait de pouvoir apprendre de mes clients, de m’inspirer de leur savoir faire, de mener des projets de recherche conjoints tout en jouissant d’une grande liberté entrepreneuriale. Les femmes qui travaillent chez Samatoa – principalement des couturières, des coloristes, des tisserandes – bénéficient également des apports croisés et des retours d’expériences.

En tant qu’actionnaire majoritaire, je me suis fixé comme objectif d’accroitre la part de marché de Samatoa en développant de nouveaux produits et marchés, au delà de la France, de l’Italie et du Royaume-Uni. Ma priorité est de multiplier par 10 les effectifs en passant de 50 femmes – dédiées essentiellement à la production – à 500 d’ici les 5 prochaines années. C’est ambitieux mais pas impossible, surtout si nous parvenons à réaliser de nouvelles levées de fonds. J’observe que le marché de la fibre textile naturelle est en pleine expansion avec l’émergence de filières innovantes (champignon, orange, ananas mais aussi des fibres animales comme le poil de yack…). Pour tirer notre épingle du jeu, il nous faut cultiver notre proposition de valeur. Le dépôt de brevets et de marques fait partie de notre stratégie. Pour résumer, je considère que Samatoa est toujours une start up même si elle affiche plus d’une décennie d’existence et qu’il faut viser chaque jour l’excellence pour continuer à avancer !

 

Que faites-vous maintenant ?

Pour ouvrir nos marchés, nous avons développé un nouveau pilote consistant à mettre au point une gamme de fils réguliers et robustes à partir de déchets plastique et de déchets organiques. En recyclant des bouteilles plastique par exemple, nous évitons la production de 300 tonnes de PET et au moins 150 000 kg d’équivalent carbone. Nous avons baptisé cette nouvelle gamme LotusTec qui, à nos yeux, représente le textile d’avenir sans perdre de vue les priorités du biotextile. Par ailleurs, nous avons pour objectif d’organiser la semi-mécanisation de l’extraction de la fibre de lotus pour gagner en productivité et efficacité.

 

Quels sont vos projets à venir ?

Comme je l’ai indiqué, tous nos efforts sont fléchés sur le développement de nouvelles gammes de fils industriels issus du mélange de fibres brutes de différentes provenances, et ce parallèlement au procédé manuel déjà en place. Nous avons la capacité de mutualiser les process et créer ainsi des économies d’échelle. Nous étudions également de près d’autres projets toujours en lien avec le développement de fibres écologiques naturelles comme la jacinthe d’eau qui sert à confectionner des matelas de yoga, la feuille de riz, les pieds de bananiers…

 

Et si c’était à refaire ?

Sans aucune hésitation, je recommencerai cette merveilleuse aventure. Evidemment, quand j’ai créé Samatoa, je ne connaissais absolument rien au secteur textile, ses enjeux, les tendances de marché… De formation ingénieur télécom, le seul point commun avec mon expérience passée était le fil ! Avec le recul, je ne regrette rien. Je m’intéresse au bouddhisme depuis longtemps. Je crois qu’il n’y a pas de hasard. En référence au Sûtra du Lotus, je suis convaincu que chaque homme a la capacité de grandir, de s’élever à l’instar du lotus qui pousse dans la boue sale et qui parvient à devenir une fleur noble, reconnaissable par sa beauté pure et son parfum délicat.

 

En conclusion, avez-vous un message à partager avec des personnes qui souhaiteraient se lancer dans l’aventure entrepreneuriale ?

Chaque parcours entrepreneurial est unique. Mais, si je devais donner un conseil, j’aurais envie de dire qu’il faut savoir écouter ses émotions. L’intuition sait parfois mieux que le cerveau. Il me paraît également essentiel de garder confiance en soi et dans l’avenir quelles que soient les circonstances et les revers de la vie. J’ai personnellement accepté de prendre quelques claques sans me sentir découragé au point de vouloir arrêter mon aventure entrepreneuriale. Je rajouterai qu’il ne faut jamais perdre de vue le sens ni le « pourquoi » de son projet.

 

(Re)découvrez le portrait vidéo d’Awen Delaval