Les pionniers

Que sont-ils devenus ?

26 février 2019
CHRISTIAN MOULLEC - " Je vole avec les oiseaux migrateurs "
S'engager pour les autres Mots-clés : Protection animale

Shamengo a tourné votre portrait de pionnier Shamengo en 2012. Où en êtes-vous aujourd’hui ? Qu’est devenu votre projet ?

Je vole toujours avec différentes espèces d’oiseaux. Mais, il y a du nouveau bien sûr ! Jamais je n’aurais cru qu’un réalisateur de cinéma s’intéresse à moi et à mon projet. Et c’est ce qui est arrivé ! L’année dernière, Nicolas Vanier m’a proposé d’adapter mon histoire pour le grand écran. Le film, qui a été tourné il y a quelques mois, met à l’honneur ma passion pour les oiseaux, en particulier les oies naines à front blanc. Depuis plus de vingt ans, mon combat vise à sauver les espèces migratoires en voie de disparition. La première migration des oies a eu lieu en 1999. Mon objectif est de les réintroduire dans la biodiversité. Des Suédois ont développé une méthode qui ne me plait guère : elle consiste à lâcher dans la nature de nouvelles générations d’oies sans parent. Les ornithologues savent comme moi que, sans guidance ni repère, ces oiseaux se retrouvent vite perdus. Personnellement, je m’y prends autrement : j’envisage de faire migrer les oies avec mon ULM. J’ai proposé cette approche aux Suédois en espérant qu’ils la valideront.

Pour revenir au film, il met en scène une cinquantaine d’oies naines au côté des acteurs Mélanie Doutey et Jean-Paul Rouve. J’espère que ce long métrage permettra de relancer une dynamique concernant la réintroduction des oies naines dans la biodiversité. C’est triste à dire, mais elles n’existent quasiment plus. Elles se sont reproduites en Scandinavie jusque dans les années 50. Après, elles ont été exterminées par les chasseurs. Saviez-vous qu’un tiers des populations d’oiseaux ont disparu en 30 ans ? Cela représente près de 421 millions d’oiseaux en Europe. Je suis conscient que mon action n’est qu’une goutte d’eau dans l’océan, mais je me sens investie d’une mission : protéger les oiseaux migrateurs contre les effets dévastateurs du système capitaliste. Malheureusement, en Europe, capitalisme et écologie ne riment pas. L’érosion de la biodiversité est déjà avancée. L’écologie ne peut pas résister face aux lobbies. L’agriculture intensive, qui vise toujours des rendements plus élevés est en partie responsable de la situation.

Heureusement, mon action de sensibilisation à la nature et à ses trésors semble porter ses fruits. Les personnes qui me sollicitent pour effectuer un vol avec les oiseaux sont de plus en plus nombreuses. Et cela me comble de joie !

 

Quel est votre plus beau moment ? Et le pire ?

L’été dernier, je volais à haute altitude avec les oiseaux au milieu d’un fjord en Norvège. Le paysage qui s’offrait à mes yeux était absolument magnifique, paradisiaque ! Je voyais cette immensité bleue, le vide sous moi, et le regard des oiseaux croisait le mien. Ils semblaient me reconnaitre comme leur guide. J’ai vécu ce moment mémorable tel un privilège et un instant de vulnérabilité. La nature est si grandiose qu’elle rend l’homme humble.

Curieusement, une expérience de vol similaire s’est transformée en un choc intellectuel et émotionnel. C’était il y a trois ans. Je volais en Chine et j’ai assisté à un terrible paysage de désolation marqué par une extrême pollution et une opacité quasi totale au point de ne plus voir le soleil le jour ni les étoiles la nuit. Pour ceux qui ne le savent pas, les oiseaux ont besoin de ces repères du ciel pour pouvoir s’orienter. Durant mon vol, je n’ai vu aucun oiseau. Rien. Le néant. Heureusement, je volais avec mes oiseaux et quelque part, j’étais fier de montrer aux Chinois que c’était possible. Je fais quand même remarquer que les Chinois mettent en œuvre d’importants moyens pour préserver les grands espaces naturels. Ils sont conscients du déclin à l’œuvre de la nature. Ils veulent sauver la planète, mais aussi se sauver eux-mêmes. C’est une question de survie !

 

« Ma sincérité et ma naïveté ont été une chance. Je ne me suis jamais attaché à ce que les gens pensaient de moi. »

 

Quels sont les enseignements que vous avez tirés de cette expérience ?

J’ai toujours investi beaucoup d’énergie dans mon projet consistant à voler avec les oiseaux migrateurs parce que c’est ma passion, c’est ma vie. Je vibre quand je suis là-haut avec eux pour les guider et leur montrer le chemin. Je n’aurais jamais pensé qu’un jour, des gens s’intéresseraient de près à ce que je fais. Je pars en Chine d’ici quelques jours. Je vais m’entretenir avec des hauts officiels et des décideurs économiques pour les sensibiliser encore davantage à la question écologique. Je suis météorologue de formation. Ma passion pour les oiseaux m’a encouragé à étudier l’ornithologie, et mon amour pour la nature à devenir écologiste. Ma sincérité et ma naïveté ont été une chance. Je ne me suis jamais attaché à ce que les gens pensaient de moi. De nos jours, je crois qu’il est fondamental de retrouver une forme de spiritualité. La nature est pour moi un miracle de la vie. Voler avec les oiseaux est d’une rare beauté, et entrer en communion avec eux, une expérience presque mystique. Là haut, avec mes oiseaux en formation, je ressens un formidable courant d’énergie qui ressemblerait à la thérapie quantique.

Je dois avouer que je suis d’un naturel inquiet. Au fil des années, j’ai dû apprendre à me défaire de l’angoisse, j’ai appris à faire confiance et j’ai fini par me laisser guider par le destin. Le lâcher-prise a du bon, car, en général, il permet de réaliser sa mission de vie. Faire voler les oiseaux, les protéger, les aimer, telle est ma vocation. Je crois aussi que la transmission fait partie de mes talents. Je suis heureux de faire découvrir ma passion et mon engagement à divers publics. Je me souviens encore d’un vol particulièrement émouvant avec une jeune femme hémiplégique…

 

Quels sont vos projets d’avenir ?

Tout d’abord, j’attends avec grande impatience la réponse des équipes suédoises concernant mon protocole avec les oies naines. Si leur réponse est positive, cela nous permettra à tous d’avancer dans le bon sens. Deuxièmement, j’ai hâte que le film de Nicolas Vanier sorte sur les écrans en octobre 2019. Je suis certain que cette histoire romancée qui est la mienne fera bouger les lignes et éveillera les consciences. Troisièmement, j’ai envie d’étendre mes activités dans ma ferme dans le Cantal. Nous avons une ferme sur un terrain de 25 hectares. Mon idée est de recréer des biotopes pour les oiseaux, les batraciens et les amphibiens. Concrètement, je souhaite « re-naturer » des espaces et créer des zones de vie en plantant des espèces végétales pour nourrir les oiseaux, en installant des nichoirs, en creusant des retenues d’eau comme des étangs et des marécages. Voilà ce qui me tient à cœur pour les prochains mois et années à venir.

 

Quels sont les messages que vous aimeriez partager avec les membres de la communauté Shamengo ?

Dans une société dominée par le capitalisme, il faut savoir rester à l’écoute du Beau, faire ce que l’on aime et contempler la nature. Aujourd’hui, j’encourage les gens à porter un gilet jaune. Nous n’avons plus le temps d’attendre les politiques pour changer le système. Il est urgent de modifier nos logiciels de pensée. Il est nécessaire que le peuple exprime sa colère, pacifiquement, pour récupérer de l’autonomie et changer les modes de la représentation démocratique. J’invite tous ceux et celles qui lisent cet interview à se couper des médias télévisuels et des radios du service public. Je recommande d’aller sur internet pour s’informer et dans la nature pour se ressourcer. Je revendique le fait d’être Gilet jaune. Ces derniers mois, j’étais sur les ronds-points. J’ai apprécié me retrouver avec des personnes que je ne connaissais pas, et qui partagent avec moi une vision et des objectifs communs pour créer la société que nous voulons demain. J’ai ressenti un vrai sentiment de fraternité.

 

 

(Re)découvrez le portrait vidéo de Christian Moullec