Les pionniers

Que sont-ils devenus ?

13 mars 2019
TOBIAS LEENAERT - " J'ai converti ma ville au végétarisme "
S'engager pour les autres Mots-clés : Protection animale

Shamengo a tourné votre portrait de pionnier Shamengo en 2010. Où en êtes-vous aujourd’hui ? Qu’est devenu votre projet ?

J’ai quitté en 2015 l’association que j’avais fondée en 2000, Ethical Vegetarian Alternative (EVA). J’ai eu un passage à vide : j’ai fait un burn-out. J’avais trop de choses à gérer, notamment des problèmes de gestion du personnel. Cet incident de parcours m’a permis de me questionner tant au plan personnel qu’au plan professionnel, en tant que dirigeant leader. Durant près de neuf mois, je suis resté chez moi à me poser tout un tas de questions sur moi, le sens de ma vie, mes envies, mes aspirations. Je dois avouer que cette période d’introspection a été très bénéfique au final. Cette parenthèse forcée m’a permis de trouver ma voie et de prendre du recul sur mon engagement et ma direction de vie. Depuis ce moment, j’évolue en solo en tant que bloguer pour mon site The Vegan Strategist, auteur, conférencier et consultant en lien avec des organisations internationales visant à promouvoir le véganisme. Je suis, par ailleurs, très investi dans une organisation d’origine allemande intitulée Pro Veg.

Je veux m’adresser prioritairement aux végétariens, véganes et activistes pour les aider à devenir plus influents et plus efficaces dans leur communication. Je partage mon expertise pour les accompagner dans la construction de discours plus impactant, et surtout moins agressifs, car c’est souvent ce qui est reproché aux militants véganes. Depuis le tournage de Shamengo, j’ai écrit un livre « Comment créer un monde végane ? » qui propose une approche pragmatique du sujet et des conseils utiles. Cet ouvrage a, semble-t-il, répondu à certaines attentes, car il a été largement lu, au-delà de la Belgique, et a déjà été traduit en deux langues.

 

Quel est votre plus beau moment ? Et le pire ?

Ce qui m’a apporté le plus de joie et de satisfaction est le succès qu’a rencontré la campagne « Jeudi sans viande » que j’ai lancée à Gand dès 2009. À force de persévérance, j’ai réussi à convaincre des collectivités, des restaurants, des hôpitaux et des cantines d’adopter un menu végétarien une fois par semaine. Cette campagne a beaucoup fait parler d’elle. Nous avons été impressionnés par la couverture presse dont a bénéficié le lancement du « Jeudi sans viande ». J’ai été heureux de voir que la question des bienfaits d’une alimentation végétale intéressait un grand nombre de personnes et que la majorité des Gantois étaient prêts à s’essayer à une journée non carnée. C’était un signal positif d’évolution des comportements !

Le pire moment est évidemment lié à mon burn-out. Comme je l’ai indiqué, cet épisode m’a obligé à m’interroger sur mes capacités en tant que leader. J’ai beaucoup douté de moi-même à certains moments. Mais, au final, la réflexion a été fructueuse puisque j’ai décidé de passer d’un rôle de leader d’hommes à un rôle de leader d’opinion. Et cela me correspond parfaitement !

 

Quels sont les enseignements que vous avez tirés de cette expérience ?

Je me suis souvenu que je voulais à tout prix changer ma personnalité lorsque j’étais à la tête d’EVA. Je voulais me transformer en tant que dirigeant et en tant qu’humain. Mais, il faut parfois se rendre à l’évidence. Il y a des choses qui sont immuables. La seule solution est d’accepter, et surtout de s’accepter avec ses forces et ses fragilités. Quand je dirigeais EVA, j’ai été confronté à de nombreux défis. J’étais contraint de prendre des décisions stratégiques et opérationnelles tous les jours. Pour cela, il faut montrer que l’on est sûr de soi et des choix que l’on fait. En fait, ce n’était pas mon cas. Au fond, je crois que j’ai l’âme d’un philosophe : je doute toujours et j’ai une propension à être dans l’incertitude. Aujourd’hui, je me sens vraiment à ma place en tant que leader d’opinion. Il est donc important de bien se connaitre pour savoir où l’on sera le plus épanoui et efficace.

Le deuxième enseignement concerne ma connaissance de l’entreprise. J’ai créé EVA sous la forme d’une association à but non lucratif. J’ai dû apprendre à parler le langage du « business ». Je n’ai réalisé que tardivement la nécessité d’avoir une offre de produits/services pour assurer un modèle économique viable.

Pour ce qui est du troisième enseignement, je parlerai du « flair du bon timing ». J’ai constaté que parfois, une idée ou un projet arrivait trop tôt. Par exemple, aujourd’hui, les entreprises comprennent l’importance du véganisme. Il y a quelques années, c’était beaucoup plus difficile de faire passer ce type de messages. Par conséquent, les idées peuvent être bonnes et pertinentes, mais le marché n’est pas prêt à les accueillir. Il est important de savoir investir son énergie dans ce qui est faisable compte tenu de la situation à l’instant T.

 

Quels sont vos projets d’avenir ?

J’envisage tout naturellement de poursuivre mes activités de sensibilisation et de formation ainsi que mes conférences inspirantes partout à travers le monde. Dans ce contexte, j’accompagne des acteurs de la filière agroalimentaire tels que des producteurs, des restaurants, des supermarchés à mieux prendre en compte ces sujets et à intégrer, dans leurs métiers respectifs, les bienfaits d’une alimentation végétale. J’aide également à promouvoir un label de certification végane. Par ailleurs, je travaille avec des écoles et des start-up qui s’intéressent à cette problématique. Je donne un coup de pouce à des incubateurs qui les hébergent dans la phase d’amorçage.

Je suis également très impliqué dans l’association internationale Pro Veg qui prépare actuellement l’organisation d’une conférence sur le thème de l’alimentation végétale et de la transition agroalimentaire. Je participe à l’élaboration du programme de cette journée.

Enfin, j’ai un projet d’écriture d’un deuxième ouvrage. Je ne souhaite pas en dire plus. Je peux quand même vous dévoiler le thème de ce livre : au travers d’une fiction, je vais mettre en lumière les problèmes éthiques relatifs à la consommation de viande. Soyez patients pour la suite !

 

« Quand on veut changer le monde, on a tendance à être idéaliste. On souhaite être vertueux et parfait sur toute la ligne. Je crois qu’il ne faut pas viser trop haut, ne pas s’imposer trop de contraintes, et ne pas être trop dur avec soi-même. »

 

Quels sont les messages que vous aimeriez partager avec les membres de la communauté Shamengo ?

Quand on veut changer le monde, on a tendance à être idéaliste. On souhaite être vertueux et parfait sur toute la ligne. Je crois qu’il ne faut pas viser trop haut, ne pas s’imposer trop de contraintes et ne pas être trop dur avec soi-même. Je connais des restaurateurs qui proposent des menus organiques avec des ingrédients issus de l’agriculture biologique en circuits courts et reversent une partie de leurs revenus à des associations porteuses de nobles causes. Il est souvent difficile de tout concilier. Je crois qu’il faut tendre vers un certain degré de pragmatisme. Nous sommes juste des humains qui faisons au mieux avec ce que nous avons. Parfois, nous donnons à voir des signes de défaillance et d’incohérence. Et alors ? Peu importe. Une fois encore, il faut savoir s’accepter.

Concernant le volet entrepreneurial et le business model, je dirai qu’il est important de prendre en considération tous les possibles lorsqu’on lance une initiative. Entre le modèle économique « l’impact d’abord » et le modèle « le profit d’abord », il existe une large palette de choix et d’options qui peuvent allier des approches économiques et sociétales. L’argent n’est pas un tabou, l’argent n’est pas sale. Il ne faut pas en avoir peur. L’utiliser pour créer de l’impact me semble la bonne approche. En résumé, je recommande de réfléchir de façon non binaire sur un mode ouvert.

Enfin, je crois que le succès d’un projet repose sur la capacité du dirigeant à s’entourer des bonnes personnes. Compétentes et dignes de confiance, elles sont des atouts incontestables pour la réussite d’un projet. On ne réussit jamais seul.

 

(Re)découvrez le portrait vidéo de Tobias Leenaert