Les pionniers

Que sont-ils devenus ?

12 décembre 2018
KATHERINE FREUND - Fondatrice d'ITN (Independent Transportation Network)
Prendre soin de soi Mots-clés : Equilibre psychologique, Prévention santé, Economie collaborative, Mobilité durable, Egalité des chances et cohésion sociale

En 1995, vous avez créé ITN. En 2015, Shamengo a tourné votre portrait vidéo. Plus de 20 ans après le début de l’aventure, où en êtes-vous aujourd’hui ?

Tout d’abord, je dois avouer que je suis à la fois surprise et heureuse de l’intérêt que Shamengo porte toujours à ITN. Notre organisation, qui propose des solutions de transport dignes et solidaires pour les personnes âgées, a enregistré de nombreuses avancées depuis le dernier tournage. Aujourd’hui, nous réévaluons nos programmes existants pour permettre à notre modèle de changer d’échelle, la priorité étant d’atteindre plus de gens le plus efficacement. Nous poursuivons actuellement deux objectifs: d’une part, améliorer notre technologie, qui est un levier essentiel pour réduire nos coûts, et d’autre part, rendre notre système plus adaptable. En particulier, nous réfléchissons à la manière de desservir un plus grand nombre de personnes dans des zones moins densément peuplées. À ce jour, le modèle d’ITN a été répliqué dans 14 communautés des Etats-Unis, parmi lesquelles la Californie et le Sud-Est de la Floride.

Nous avons reçu de nombreuses demandes pour essaimer le modèle, notamment de la part de pays européens comme la France et l’Allemagne mais aussi l’Australie et le Canada.

Pour vous, quel est le plus beau moment de cette aventure et le pire ?

Nous venons juste de dépasser le chiffre symbolique d’un million de trajets réalisés ! C’est évidemment une source de grande fierté et de joie. Cependant, au delà des chiffres, ce qui compte le plus est la qualité de nos services. Nous recevons régulièrement des lettres de nos usagers qui nous témoignent toute leur gratitude pour les services proposés. Ils soulignent la différence qu’ITN a fait dans leur vie en leur permettant d’éviter l’isolement et le repli sur soi. Quant aux difficultés, il est indéniable qu’elles ont jalonné notre parcours. Cela n’a pas été facile tous les jours… Lorsque nous avons amorcé la phase de développement en 2006, la récession était en train de frapper. Les réseaux affiliés n’ont pas tous été couronnés de succès.

Un affilié, par définition, est une entité indépendante. Il faut la démarrer, la lancer, la gérer, la piloter. Nous avons tenté d’aider certains directeurs de réseaux en difficulté. Mais, parfois, malgré toute notre bonne volonté, nous avons été contraints de nous séparer de certains affiliés.

Quelle(s) leçon(s) tirez-vous de cette expérience ?

Aujourd’hui, j’ai 68 ans. J’ai commencé ITN quand j’avais 39 ans. Durant toutes ces années, j’ai été en mesure de mûrir mon projet car j’ai beaucoup appris sur de nombreux sujets, en particulier les enjeux de la mobilité des seniors, le rôle d’un actif, ses utilisations et son potentiel de transformation en ressource. J’ai vraiment envie de partager toutes les connaissances que j’ai acquises au fil du temps et transmettre le fruit de mon expérience à d’autres personnes et communautés. A un niveau personnel, j’ai appris à lâcher prise, à faire confiance.

Avez-vous réussi à stabiliser votre modèle d’entreprise ?

Notre modèle économique a évolué progressivement. Durant les dix premières années, mon objectif était de rendre le modèle économique viable en limitant le recours aux subventions publiques. A partir de 2003, nous avons organisé des levées de fonds et établi un plan d’affaires. Notre modèle fonctionne à la fois avec du capital liquide et du capital social. Concrètement, chacun de nos membres possède un compte personnel sur la plateforme. Leurs ressources comme leurs dépenses peuvent être comptabilisées à travers nos programmes. Par exemple, notre programme Ride For Miles leur permet de devenir chauffeurs bénévoles pour ITN et ainsi d’accumuler des crédits, que l’on pourrait décrire comme des “miles”, pour une personne agée de leur famille. Notre programme CarTrade leur permet aussi de nous vendre leurs voitures d’occasion contre des crédits.

En général, pour la plupart des services à la personne, il est nécessaire d’ouvrir un compte avec une monnaie courante ou une carte de crédit. Chez ITN, la monnaie d’échange peut être un kilomètre, un trajet. Nos systèmes d’information géographique nous permettent d’enregistrer les distances parcourues. Nous nous sommes aussi rendus compte que les gens attribuaient une vraie valeur au partage, donc nous proposons maintenant une réduction pour les covoiturages. Je résumerai en vous disant que nous acceptons toutes sortes de monnaie d’échange: du temps, de l’argent, ou même des biens tels que de vieilles voitures. Dans notre modèle, toute personne âgée peut être conduite dans son propre véhicule, ou dans celui d’ITN. Chaque voyage est facturé et peut être payé avec des crédits obtenus en échangeant un véhicule, en devenant chauffeur bénévole, ou avec l’aide d’une assurance santé. Nous avons des certificats-cadeaux que l’on peut offrir, des contrats de services avec d’autres organisations à but non lucratif, et certains trajets sont même fournis par des groupes pharmaceutiques. Toute communauté désireuse de bénéficier d’une mobilité sûre pour ses membres les plus âgés peut contribuer aux coûts en matière de transport.

Que faites-vous maintenant ?

Tous nos efforts sont dirigés vers l’amélioration de la plateforme. En quoi cela consiste-t-il ? Concrètement, il s’agit de faire migrer notre système sur l’outil de CRM Salesforce. Je tiens à préciser que Salesforce a mis au point un module spécifiquement dédié aux associations et ONG. Aujourd’hui, l’infrastructure ITN Rides possède de nombreuses fonctionnalités similaires au Non Profit Success Package de Salesforce, notamment en ce qui concerne la gestion des bénévoles, le suivi des levées de fonds et la gestion des subventions. Toutefois, la solution Salesforce est plus puissante. Et, nous avons la chance de pouvoir bénéficier de leur politique de mécénat à l’égard des acteurs du secteur non-marchand comme ITN. 1% des profits, 1% des ressources humaines et 1% de la technologie sont offerts aux structures à but non lucratif.

 

« Notre objectif est donc d’unifier les différentes communautés d’habitants, qu’il s’agisse de villes ou de villages, et de les aider dans la gestion de leur propre système de transport pour personnes âgées. »

 

Historiquement, ITN s’est développé sur le modèle de réseau affilié, ce qui sous-tend la création d’une entité séparée. Mais, après quelques années d’expériences, je me suis dit que notre modèle devait gagner en souplesse pour s’adapter à tout type d’environnement. C’est pourquoi nous avons créé ITN Country, un nouveau modèle caractérisé par son agilité, qui permet de réaliser des ajustements en fonction des besoins et du contexte local. Le modèle ITN Country permet d’intégrer la communauté à une autre organisation. Ainsi, les frais de structure et les coûts fixes sont mutualisés. Avec l’expérience de terrain, on s’est également aperçu qu’un village de 2 000 habitants ne pouvait pas devenir un réseau affilié car trop petit en taille. Le modèle ITN Country est vraiment adapté aux petites communautés pour mieux répondre à leurs attentes.

Il est vrai que les réseaux de transport procurent d’énormes avantages, et dans notre pays, les grandes entreprises ne devraient pas être les seules à en bénéficier. Notre objectif est donc d’unifier les différentes communautés d’habitants, qu’il s’agisse de villes ou de villages, et de les aider dans la gestion de leur propre système de transport pour personnes âgées.

Quels sont vos projets à venir ?

Nous avons la chance d’être soutenus par ESRI, l’un des fournisseurs mondiaux de logiciels d’information géographique. Ils sont discrets, mais d’une grande aide! Grâce à leur don d’un algorithme complexe et sophistiqué, nous pourrons prochainement proposer une plateforme plus puissante et plus efficace.

En conclusion, quel(s) conseil(s) souhaiteriez-vous partager avec des personnes qui souhaiteraient se lancer dans l’aventure entrepreneuriale ?

Si j’avais un conseil à donner, ce serait cette petite phrase que me répétait inlassablement ma mère : «Tu peux toujours faire plus que ce que tu peux faire ». Quand j’ai démarré ITN, je sentais que je portais une responsabilité envers ce projet. Cependant, j’ignorais dans quelle mesure mes compétences suivraient. Par conséquent, j’ai su m’entourer de collaborateurs et bénévoles formidables sans lesquels ce projet n’aurait été possible. La persévérance est une grande qualité mais il faut savoir faire la différence entre ténacité et entêtement.

 

(Re)découvrez le portrait vidéo de Katherine Freund