Les pionniers

Que sont-ils devenus ?

15 novembre 2018
AWEN DELAVAL - Pionnier Shamengo, fondateur et directeur de Samatoa Lotus Textiles
Créer dans l'éthique Mots-clés : Commerce équitable, Mode éthique

Les équipes de Shamengo vous ont rencontré pour réaliser votre portrait vidéo en 2009, six ans après la création de Samatoa. Où en êtes-vous aujourd’hui près de 15 ans après le début de l’aventure ?

Tout d’abord, je vous propose un rapide retour en arrière. Samatoa, qui signifie « équitable » en Khmer, a été créé dans l’objectif de promouvoir des fibres écologiques 100% naturelles, en particulier la fibre de lotus extraite de la tige de la fleur. Cette entreprise sociale, basée à Siemp Reap au Cambodge, s’articule autour de deux engagements. Le premier concerne la préservation de l’environnement. En effet, depuis l’origine, nous entendons réduire au maximum l’impact environnemental des fibres que nous produisons. Concrètement, cela signifie que nous n’utilisons pas de produit chimique, ni de substance nocive, ni d’électricité dans nos procédés de fabrication. Le deuxième engagement que nous plaçons au cœur de notre action concerne l’insertion par l’activité économique des femmes, en particulier les plus défavorisées en provenance de zones rurales.

Le développement de Samatoa a été progressif. Au fil des années, nous avons eu la satisfaction de gagner une reconnaissance mondiale et de voir notre expertise reconnue au plan international, notamment grâce à l’obtention de deux prix. En 2012, Samatoa a reçu le Prix UNESCO d’excellence pour l’Asie du Sud-Est avec un sarong en lotus et soie naturelle. Puis, en 2015, Samatoa a été lauréat du concours « La France s’engage au Sud » visant à récompenser les initiatives remarquables pour améliorer les conditions de vie et protéger la planète. Ces Prix nous ont donné un vrai coup de pouce pour renforcer notre visibilité en Asie mais aussi en Europe, tout particulièrement en France. Voici un exemple parlant : en 2016, Kering, le groupe de luxe mondial, s’est intéressé à notre petite coopérative. Nous avons bénéficié d’un accompagnement sur-mesure et d’un accès à un pool d’expertises pour nous aider à identifier des solutions en termes de développement commercial et d’innovation. Une équipe de 16 managers a fait le déplacement au Cambodge et a passé plusieurs jours au sein de notre entreprise sociale pour étudier les process et réaliser un audit. Au terme de la mission, Kering nous a proposé une analyse de notre modèle économique et un plan d’actions stratégique.

Au delà des récompenses et autres Prix, les tests que nous avons menés en partenariat avec l’Institut Français du Textile et de l’Habillement nous ont aidés à gagner en crédibilité auprès des professionnels du textile. En effet, ces expérimentations ont révélé les propriétés uniques de la micro-fibre de lotus. Premièrement, la fibre de lotus, comparable à une éponge, est un matériau respirant qui laisse passer l’air. Deuxièmement, il s’agit d’un tissu très absorbant qui sèche rapidement. Enfin, la fibre de lotus est reconnue pour être infroissable !

 

« Les méthodes de fabrication demeurent entièrement manuelles. Et nous y tenons ! C’est notre marque de fabrique et d’excellence ! »

 

On peut dire que l’année 2016 a marqué une autre grande étape dans l’histoire de Samatoa. J’ai constitué autour de moi un petit groupe d’actionnaires privés parmi lesquels une spécialiste américaine du textile qui partage avec nous sa connaissance et sa longue expérience et deux Italiens intervenant dans les finitions et la vente textile. L’apport de fonds additionnels a permis de multiplier par trois les capacités de production.

Historiquement, Samatoa propose des tissus raffinés fait main et se situe donc sur un marché de niche. Je rappelle que la fibre de lotus est très fragile et qu’elle ne tolère guère de processus standardisé. Les méthodes de fabrication demeurent entièrement manuelles. Et nous y tenons ! C’est notre marque de fabrique et d’excellence ! Nos clients, principalement des grandes marques de luxe, voient dans nos procédés artisanaux une grande valeur ajoutée et un avantage différenciant pour le consommateur qui est prêt à payer davantage pour des modèles sur-mesure. Toutefois, nous sommes conscients que nous avons intérêt à démocratiser la fibre de lotus pour toucher un plus grand nombre de personnes. C’est pourquoi, nous travaillons également au développement d’un nouveau tissu composite à base de déchets de plastiques et de micro-fibres de lotus.

La raison pour laquelle nous souhaitons grandir et industrialiser en partie nos process de fabrication est intimement liée à la mission sociale de Samatoa. Notre objectif n’est pas de devenir une multinationale. Nous voulons simplement augmenter notre part de marché en diversifiant notre offre et générer des marges qui seront ensuite réinvesties au profit des femmes employées dans notre entreprise. Je considère qu’une plus forte croissance permettra la création de nouveaux emplois et la mise en place de programmes à finalité sociale tels que l’ouverture de crèches, l’instauration de services de soins de santé et d’encadrement social. Nous voulons aussi continuer à investir dans la recherche et le développement de nouveaux produits innovants basés sur le principe de l’économie circulaire.

 

Quel est pour vous le plus beau moment de cette aventure et le pire ?

Je dois avouer que l’échange privilégié que j’ai eu avec François Hollande, alors Président de la République, à l’occasion de la remise du Prix « La France s’engage au Sud » a été un temps fort et mémorable. En recevant cette distinction, j’ai eu la sensation que le travail collectif mené au sein de Samatoa était enfin reconnu et validé. J’étais aussi très fier de le voir porter une écharpe en fibre de lotus ! Ce moment reste important pour moi mais aussi pour les équipes. J’ai également ressenti de la gratitude pour le soutien offert par la France ; cet appui a permis à Samatoa d’être valorisé comme un acteur à part entière de la mode éthique et responsable.

Comme vous vous en doutez, la vie entrepreneuriale est jalonnée de hauts et de bas. Récemment, nous avons candidaté à plus d’une vingtaine de concours. Malheureusement, nous n’avons été retenus que pour un seul. C’est un peu décevant car la préparation de dossiers de candidature est généralement très chronophage. J’irai prochainement défendre les couleurs de Samatoa à Singapour dans le cadre de « Hello Tomorrow », concours mondial de startups de renommée mondiale innovantes. J’ai d’ores et déjà prévu trois rendez-vous avec des investisseurs à impact. Je croise les doigts !

 

Quel(s) enseignement(s) tirez-vous de ces expériences ?

Les épreuves ou les situations d’échec sont toujours propices à des remises en question. C’est ce que nous faisons constamment chez Samatoa pour améliorer nos techniques et process de fabrication de fibres écologiques naturelles. Samatoa a un potentiel de croissance important, c’est une évidence. De gros poids lourds du secteur textile, des acteurs de la « fast fashion » comme H&M ou encore des marques haut de gamme comme Burberry nous sollicitent régulièrement pour signer des contrats et des partenariats. Malgré ces signaux encourageants, nous devons faire face au défi constant d’élargir notre marché pour atteindre un plus grand nombre de consommateurs. Pour cela, nous devons lever des fonds.

 

« Samatoa ne perd jamais de vue sa mission sociétale, à savoir améliorer les conditions de vie des femmes cambodgiennes et préserver la planète. »


Avez-vous réussi à stabiliser le modèle économique ?

Je suis toujours fier de rappeler que Samatoa a réussi à assurer sa viabilité économique dès sa création. Grâce à la dernière importante levée de fonds que nous avons réalisée, nous avons multiplié par trois nos capacités de production et par deux notre chiffre d’affaires. Notre métier est la vente de tissus de fibre de lotus à de grandes marques. En tant que fournisseur, Samatoa a développé un modèle majoritairement BtoB et nous réalisons une grande partie de nos ventes à l’export. Nous avons également une petite activité de détail avec une boutique basée à Siem Reap.

Samatoa, doté d’un statut équivalent à une SARL, ne perd jamais de vue sa mission sociétale, à savoir améliorer les conditions de vie des femmes cambodgiennes et préserver la planète. Le pôle d’actionnaires, essentiellement des petits acteurs privés, que j’ai réuni en 2016 nous aide chaque jour dans notre démarche de croissance responsable. Ces professionnels partagent avec nous leurs expertises, réseaux, expériences et leurs conseils en matière de gouvernance. Nous privilégions les démarches de co-construction, y compris avec nos partenaires commerciaux grâce auxquels nous avons amélioré le design, les techniques d’impression sur tissu, les patterns, les coloris… J’apprécie le fait de pouvoir apprendre de mes clients, de m’inspirer de leur savoir faire, de mener des projets de recherche conjoints tout en jouissant d’une grande liberté entrepreneuriale. Les femmes qui travaillent chez Samatoa – principalement des couturières, des coloristes, des tisserandes – bénéficient également des apports croisés et des retours d’expériences.

En tant qu’actionnaire majoritaire, je me suis fixé comme objectif d’accroitre la part de marché de Samatoa en développant de nouveaux produits et marchés, au delà de la France, de l’Italie et du Royaume-Uni. Ma priorité est de multiplier par 10 les effectifs en passant de 50 femmes – dédiées essentiellement à la production – à 500 d’ici les 5 prochaines années. C’est ambitieux mais pas impossible, surtout si nous parvenons à réaliser de nouvelles levées de fonds. J’observe que le marché de la fibre textile naturelle est en pleine expansion avec l’émergence de filières innovantes (champignon, orange, ananas mais aussi des fibres animales comme le poil de yack…). Pour tirer notre épingle du jeu, il nous faut cultiver notre proposition de valeur. Le dépôt de brevets et de marques fait partie de notre stratégie. Pour résumer, je considère que Samatoa est toujours une start up même si elle affiche plus d’une décennie d’existence et qu’il faut viser chaque jour l’excellence pour continuer à avancer !

 

Que faites-vous maintenant ?

Pour ouvrir nos marchés, nous avons développé un nouveau pilote consistant à mettre au point une gamme de fils réguliers et robustes à partir de déchets plastique et de déchets organiques. En recyclant des bouteilles plastique par exemple, nous évitons la production de 300 tonnes de PET et au moins 150 000 kg d’équivalent carbone. Nous avons baptisé cette nouvelle gamme LotusTec qui, à nos yeux, représente le textile d’avenir sans perdre de vue les priorités du biotextile. Par ailleurs, nous avons pour objectif d’organiser la semi-mécanisation de l’extraction de la fibre de lotus pour gagner en productivité et efficacité.

 

Quels sont vos projets à venir ?

Comme je l’ai indiqué, tous nos efforts sont fléchés sur le développement de nouvelles gammes de fils industriels issus du mélange de fibres brutes de différentes provenances, et ce parallèlement au procédé manuel déjà en place. Nous avons la capacité de mutualiser les process et créer ainsi des économies d’échelle. Nous étudions également de près d’autres projets toujours en lien avec le développement de fibres écologiques naturelles comme la jacinthe d’eau qui sert à confectionner des matelas de yoga, la feuille de riz, les pieds de bananiers…

 

Et si c’était à refaire ?

Sans aucune hésitation, je recommencerai cette merveilleuse aventure. Evidemment, quand j’ai créé Samatoa, je ne connaissais absolument rien au secteur textile, ses enjeux, les tendances de marché… De formation ingénieur télécom, le seul point commun avec mon expérience passée était le fil ! Avec le recul, je ne regrette rien. Je m’intéresse au bouddhisme depuis longtemps. Je crois qu’il n’y a pas de hasard. En référence au Sûtra du Lotus, je suis convaincu que chaque homme a la capacité de grandir, de s’élever à l’instar du lotus qui pousse dans la boue sale et qui parvient à devenir une fleur noble, reconnaissable par sa beauté pure et son parfum délicat.

 

En conclusion, avez-vous un message à partager avec des personnes qui souhaiteraient se lancer dans l’aventure entrepreneuriale ?

Chaque parcours entrepreneurial est unique. Mais, si je devais donner un conseil, j’aurais envie de dire qu’il faut savoir écouter ses émotions. L’intuition sait parfois mieux que le cerveau. Il me paraît également essentiel de garder confiance en soi et dans l’avenir quelles que soient les circonstances et les revers de la vie. J’ai personnellement accepté de prendre quelques claques sans me sentir découragé au point de vouloir arrêter mon aventure entrepreneuriale. Je rajouterai qu’il ne faut jamais perdre de vue le sens ni le « pourquoi » de son projet.