Les pionniers

Que sont-ils devenus ?

27 novembre 2018
OLIVIER DESURMONT - Fondateur de Sineo, président de Cooptalis
Préserver la planète Mots-clés : Management humaniste, Green Tech, Réduction de la pollution

En 2004, vous avez créé Sineo, entreprise leader français du lavage auto écologique. Shamengo avait tourné votre portrait quelques années plus tard. Où en êtes-vous aujourd’hui ?

De l’eau a coulé sous les ponts entre la création de Sineo en 2004 et le moment où j’ai réalisé la cession de l’entreprise en 2011. Je vous propose un rapide retour en arrière. Avant de fonder Sineo, j’étais un jeune cadre dynamique et je travaillais dans un grand groupe du secteur de l’énergie. Un jour, j’ai eu envie de donner plus de sens à ma vie professionnelle. Vous vous souvenez certainement qu’en 2003, la France a subi un épisode caniculaire sans précédent. Dans ce contexte exceptionnel, les autorités avaient pris un arrêté préfectoral portant interdiction de laver les voitures. C’est ainsi que j’ai eu l’idée de créer Sineo, une société de lavage automobile sans eau. J’avais à cœur de trouver une alternative verte et propre pour nettoyer les véhicules. Il me paraissait tout aussi important d’inclure une dimension sociale forte dans mon projet. L’insertion par l’activité économique s’est imposée naturellement. Nous avons recruté des publics en difficulté, tout particulièrement des chômeurs longue durée, des SDF, des anciens détenus, des handicapés….

“L’humain était – et reste- au centre de mes préoccupations. Mais, il va sans dire que je n’ai jamais négligé les volets économique et environnemental.”

Sineo est une aventure incroyable car, lorsque j’ai démarré, je ne connaissais pas grand chose aux voitures. Je suis parti de rien : je n’avais pas de capital de départ et j’ai troqué mon costume-cravate pour une combinaison de travail pour laver des voitures. L’entreprise s’est développée rapidement en enregistrant de belles performances. Quand j’ai cédé Sineo, la société comptait 450 salariés et un réseau de 45 centres sous forme d’entreprises d’insertion et d’entreprises adaptées ! Je suis une personne qui aime créer, entreprendre, développer et relever les défis que pose la création d’entreprise. Alors, quand Sineo a atteint sa phase de croisière, j’ai commencé à me poser des questions. Au fond, je sais que je préfère démarrer et développer des projets plutôt que de les gérer. J’ai vraiment une âme de développeur et je sentais que j’arrivais au bout d’un cycle. C’est la raison pour laquelle j’ai décidé de passer la main. A l’époque, Norauto, qui était actionnaire minoritaire, s’est montré intéressé pour reprendre l’affaire. Evidemment, cela n’a pas été aussi simple: il y a eu des discussions, voire même des tensions. Mais, je suis parti de mon plein gré, en bons termes. J’ai gardé des liens très forts avec l’entreprise… et les salariés bien sûr !

Quel a été votre plus beau moment durant cette aventure ? Et le pire ?

J’ai été très heureux de pouvoir embaucher mes parents. La situation était presque drôle: j’étais le patron de mes parents ! Ma mère s’occupait de l’accompagnement social des salariés; elle était considérée à juste titre comme une « deuxième maman » pour les collaborateurs. Je me souviens en particulier d’une personne en situation de grande précarité. Cet homme, qui était SDF quand il a rejoint Sineo, s’est peu à peu reconstruit au fil du temps. Deux ans après son embauche, il est devenu chef d’équipe. Il était si sérieux dans son travail que les autres salariés le considéraient comme un modèle d’exemplarité. Quand il a décidé de partir de l’entreprise, je n’ai pas pu m’empêcher de verser une larme à son pot de départ. Car, non seulement il nous quittait pour une bonne raison – exercer un nouveau métier en lien avec sa passion, les espaces verts – mais il était aussi en marche vers son nouveau destin de futur père. L’histoire de cet homme et d’autres salariés de Sineo m’a donné beaucoup de sens.

Concernant le pire moment, je dirai, sans hésitation, mon départ de l’entreprise. Bien que j’ai pris et assumé cette décision, j’ai ressenti de la tristesse. Une page importante de ma vie professionnelle se tournait. Je me suis effectivement beaucoup investi dans ce projet qui a été une vraie réussite. Donc, dire au revoir n’a pas été facile.

Vous le vivez comme un échec ou un succès ? Ou les deux à la fois ?

Sans trahir de secret, Norauto a eu des difficultés à piloter une entreprise d’insertion. Ce n’était pas dans l’ADN de la société. Sineo a, par la suite, été repris par l’ancien directeur commercial que j’ai aidé dans cette opération importante. Après 13 ans d’existence, Sineo compte aujourd’hui 650 personnes et a des projets de développement à l’international. Je considère que c’est une réussite commerciale indiscutable. Je suis très fier et satisfait de la trajectoire de l’entreprise.

Quels enseignements tirez-vous de cette expérience ?

J’ai grandi dans le Nord de la France et je ne suis pas issu d’une famille d’entrepreneurs. Cette aventure entrepreneuriale a été une source d’apprentissage extraordinaire. J’ai évidemment acquis des connaissances en lien avec un métier, un secteur… Mais, j’ai aussi énormément appris sur moi, mes forces, mes faiblesses. Je retiens qu’avec de la conviction et de l’énergie, on arrive à déplacer des montagnes. Avec cet état d’esprit, tout devient possible. Mais, à une condition: ne pas rester seul. Il faut arriver à bien s’entourer. Je suis convaincue que le succès d’une entreprise, c’est avant tout la réussite collective. Faire confiance, savoir déléguer, constituer une équipe de collaborateurs… sont des compétences managériales essentielles. Je rajouterai un autre point qui me semble fondamental: il ne faut pas hésiter à demander de l’aide et solliciter des appuis. J’ai moi-même eu la chance de bénéficier de conseils de grands patrons d’entreprise.

Avez-vous réussi à stabiliser le modèle économique ?

Quand j’ai démarré Sineo en 2004, le milieu des affaires et le secteur social étaient très cloisonnés. L’économique et le social semblaient être deux mots qui n’allaient pas ensemble. Le monde économique ne côtoyait pas les milieux sociaux et associatifs. Et inversement. Mon projet qui visait à combiner performance économique et utilité sociale, insertion et profit, était perçu comme disruptif. Au fond de moi, je savais qu’il était possible de marier harmonieusement écologie, économique et social. De mon point de vue, le modèle économique devait reposer à 90% sur du chiffre d’affaires et à 10% sur des subventions. C’est ce qui s’est effectivement passé. J’ai l’impression que j’ai contribué à faire bouger les lignes en changeant un peu les codes du milieu de l’insertion. J’ai même pro- posé un modèle en franchise alors que cette forme contractuelle est généralement réservée au secteur marchand. J’ai voulu adapter la franchise et créer un modèle économique hybride. Quand on est pionnier, rien n’est simple. J’ai entendu des critiques comme, par exemple, « c’est faire de l’argent sur le dos des pauvres ! ». Evidemment, cela n’a jamais été mon intention.

Que faites-vous aujourd’hui ?

J’ai lancé début 2013 un nouveau projet qui place l’humain au centre de sa mission. L’humain toujours et encore ! Cooptalis est un cabinet de recrutement, et plus largement, un opérateur de mobilité internationale. Nous organisons les besoins en recrutement de nos clients et accompagnons les projets d’expatriation aux quatre coins du monde. Au delà du recrutement, notre métier historique, et des services en matière de relocation incluant la logistique et les procédures administratives, nous développons avec beaucoup d’enthousiasme un pôle dédié à la migration circulaire intelligente. Dans ce cadre, nous réfléchissons aux politiques d’attractivité, au retour à l’emploi des réfugiés au nombre de 45 000 en France et à la formation professionnelle. Je considère cette activité comme un levier pour mieux travailler ensemble et mieux vivre ensemble. Notre entreprise est sur une courbe de croissance très dynamique : nous comptons doubler nos effectifs et notre chiffre d’affaires l’an- née prochaine !

Quels sont vos projets d’avenir ?

J’ai encore quelques belles années à passer chez Cooptalis. Notre entreprise est en pleine expansion et part à la conquête de nouveaux marchés à l’international, en particulier le Maroc, la Tunisie et le Vietnam. Curieusement, je maîtrise mal l’anglais et j’ai peu voyagé dans ma vie. Mais, ce nouveau défi m’excite et m’oblige à sortir de ma zone de confort. Les sujets de migration circulaire me passionnent. Mon objectif est de faire de Cooptalis la référence de l’expatriation à l’international. Nous nous appuyons déjà sur un réseau de partenaires privés et institutionnels en France et à l’international. Le fait que des décideurs économique et politiques s’intéressent à ce que nous faisons est pour moi un signal positif. Je sais que je suis sur la bonne voie et qu’il reste encore beaucoup à faire !

Et si c’était à refaire ?

Sans hésitation, je signerai à nouveau pour tout ce que j’ai entrepris. Tout naturellement, j’ai fait des erreurs dans mon parcours de créateur d’entreprise. Mais, je ne regrette rien ! Je crois que les « ra- tés » font partie intégrante de la courbe d’apprentissage. Elles sont nécessaires et enrichissantes au final.

Quels conseils/messages souhaiteriez-vous donner à ceux et celles qui se souhaitent se lancer dans l’aventure entrepreneuriale ?

Il me semble que la posture la plus importante à adopter dans ce type de trajectoire est de ne pas se mettre de limite ni de barrière. Pour faire bouger les lignes comme je l’ai fait avec Sineo, il est essentiel d’avoir un état d’esprit pionnier. On sait que l’on va rencontrer des obstacles, des freins, des défis. Malgré cela, on a l’énergie de s’accrocher à ses rêves. Quand on propose une vision disruptive, cela ne plait pas à tout le monde. Forcément ! Cela vaut la peine de croire à son projet quelles que soient les difficultés car cela finit par payer. Parole d’un créateur d’entreprise multi-récidiviste !