Les pionniers

Que sont-ils devenus ?

29 mars 2018
Isabelle Quéhé - fondatrice d'Universal Love
Créer dans l'éthique

Shamengo a fait votre portrait au moment où vous étiez à la tête d’Ethical Fashion Show que vous avez créé en 2004. Etes-vous toujours à la tête de cet événement ? Si oui, pourquoi, si non pourquoi ?

J’ai eu l’idée de créer l’Ethical Fashion Show suite à la rencontre avec deux créatrices de mode, l’une sénégalaise, Oumoussi, l’autre bangladaise, Bibi Russell. La première n’avait qu’une idée en tête : fabriquer des vêtements design, de qualité à partir de tissus locaux et à prix accessible pour lutter contre la fripe qui inonde les marchés africains. La deuxième rêvait de créer des collections pour donner du travail aux tisseurs de son pays et mettre en valeur leur savoir faire. Ces deux femmes m’ont toutes deux inspirée à leur manière et m’ont donné envie de les aider. C’est pourquoi, j’ai eu l’idée de créer une plateforme pour faire connaître et promouvoir des créateurs de mode de pays en développement. Ce qui m’a également encouragée à aller de l’avant, c’est que les Européens sont d’importants consommateurs de vêtements tandis que les créateurs, eux, ont besoin de commandes. C’est ainsi qu’est né l’Ethical Fashion Show! Mais, je dois avouer qu’entre l’idée et le passage à l’acte, il s’est passé 2 ans ! J’ai voulu organiser cet événement durant la Fashion Week à Paris pour que les créateurs soient encore plus visibles. Au delà d’organiser des défilés, j’ai même créé des showrooms. J’étais très motivée par le fait d’aider des créateurs souvent talentueux en mettant à l’honneur leurs savoir faire textile. 

Au moment du démarrage d’Ethical Fashion Show, j’ai rencontré des représentants du collectif « Ethique sur l’étiquette ». Leur discours m’interpellait. Je pense que la mode doit être un vecteur de développement. La mode, c’est avant tout le respect des droits humains et le respect de l’environnement. C’est aussi la transmission des savoir faire dans l’optique de préserver le patrimoine culturel. J’avais créé une sorte de manifeste que les créateurs participant à l’Ethical Fashion Show s’engageaient à respecter. Au moins un de ces trois critères devait être rempli. Puis, un questionnaire de 25 questions a remplacé le manifeste, ce qui a permis au comité de sélection de l’Ethical Fashion Show de choisir plus finement des créateurs vraiment engagés. J’ai démarré le salon avec une vingtaine de marques. J’ai constaté que les marques les plus équitables n’étaient pas nécessairement très design, ni très à la mode. Et inversement, les marques considérées en vogue n’étaient pas très éthiques. 

L’Ethical Fashion Show a eu pour objectif de montrer de « belles » collections (au plan esthétique) « bien » faites (au plan éthique). Cette aventure a été formidable même si, aujourd’hui, je ne suis plus à la tête de ce salon. 

 

Quel est pour vous le plus beau moment de cette aventure et le pire ?  

En 2004, au démarrage du projet, le grand public ne comprenait pas véritablement ce que signifiait la mode éthique. A l’époque, on parlait davantage de mode ethnique. Puis, lorsque des scandales dans le secteur de la mode ont commencé à éclater, j’ai eu l’impression de participer à une importante action de sensibilisation autour de ces sujets. Je suis fière d’avoir créé l’Ethical Fashion Show qui a inspiré de nombreux créateurs et leur a donné envie d’améliorer leurs pratiques. De ce point de vue, je me considère comme une pionnière, une défricheuse. 

Il n’y a pas eu de difficultés majeures à proprement dans cette expérience. Mais, je dirais que la situation a commencé à se compliquer entre 2008 et 2011 au moment où la crise financière a commencé à s’installer. Elle a progressivement touché le secteur de la mode. L’Ethical Fashion Show a connu un succès croissant jusqu’en 2008 avec plus d’une centaine de marques qui ont activement participé au projet. Le problème est que le modèle économique reposait essentiellement sur des subventions publiques et des sponsorships privés. Au travers de l’Ethical Fashion Show, porté par une association, ma volonté était d’être le plus inclusif possible. Autrement dit, le tarif d’inscription était 50% moins cher pour les créateurs des pays du Sud que pour les marques des pays industrialisés. A partir de 2011, les marques « classiques » ont préféré se positionner sur des salons de mode « normaux ». Car, d’une certaine manière, l’Ethical Fashion Show mettait en avant le fait que s’il y avait des marques éthiques, il y en avait d’autres qui ne l’étaient pas ! 

En 2010, alors que mon concept commençait à être copié par des salons mainstream, j’ai décidé de le revendre à un groupe allemand, Messe Francfort, gros acteur des foires et expositions internationales. Je ne voulais pas que tout le travail que j’avais réalisé depuis plus de 6 ans ne serve à rien ! Et puis, j’avais besoin de trésorerie, la situation financière devenait de plus en plus tendue. Après de nombreuses discussions, j’ai accepté le deal proposé. J’avais réussi à négocier de continuer à m’occuper exclusivement du choix des créateurs et des collections sans avoir à gérer l’administratif. C’était idéal pour moi ! J’ai pu alors me consacrer entièrement à Universal Love, association de promotion de designers de mode engagés dans une démarche de bonnes pratiques, et développer de nouveaux projets dont l’exposition « le revers de mon look, quels impacts ont mes vêtements sur la planète » pour les adolescents et le grand public. 

 

Est-ce que vous le vivez comme un succès ou un échec, ou les deux à la fois ? 

Pour moi, l’Ethical Fashion Show reste une belle aventure qui m’a appris beaucoup de choses et m’a fait rencontré des personnes de qualité. Mon idée a permis de faire germer d’autres graines. Le concept a eu de l’écho en France et au delà. Par exemple, Fashion Revolution, mouvement d’envergure internationale dans plus de 90 pays, a été créé pour promouvoir la transparence et générer une conscience collective autour des différents acteurs de la chaine textile. Plus récemment, la vente de fourrure vient d’être interdite à San Francisco. Aujourd’hui, les jeunes générations sont très bien informées, notamment grâce aux réseaux sociaux. Elles n’ont pas peur de prendre position sur ce type de sujets. Je pense que nous assistons à la fin du « fast fashion ». Les gens comprennent qu’acheter toujours plus et toujours moins cher n’est pas la solution ni la clé du bonheur. 

Une autre raison pour laquelle je suis heureuse d’avoir initié l’Ethical Fashion Show est que l’édition allemande, très orientée sur la dimension écologique, existe encore aujourd’hui après que Messe Francfort ait décidé d’arrêter le salon français pour des raisons économiques. Pour moi, l’Ethical Fashion Show est bien plus qu’un salon ; c’est un puissant écosystème qui permet de tisser des liens entre créateurs et d’impulser de nouvelles initiatives. J’ai vu naitre des marques intéressantes; Misericordia au Pérou ou encore Ombre Claire, marque éthique de bijoux et vêtements réalisés par des artisans touareg. Ces histoires sont la vraie éthique de la mode. 

 

Quel(s) enseignement(s) tirez-vous de cette expérience ? 

Les belles idées sont toujours séduisantes. Mais, derrière il faut un modèle économique solide pour faire tourner la boutique. Comme je l’ai dit, l’Ethical Fashion Show était une association qui vivait de subventions. Le modèle n’avait pas d’autonomie financière. Parfois, lorsque les gouvernements changeaient, je n’avais plus de subvention. Le modèle était fragile. L’édition que j’ai organisée au Carrousel du Louvre a coûté près de 300 000 euros. Cela représentait un budget très important pour une petite structure comme la mienne. En plus, je n’ai pas de compétence de gestionnaire. Ce n’est pas mon métier, ni d’ailleurs ma passion ! J’aurais peut-être dû m’entourer d’un associé gestionnaire qui aurait pris en charge les aspects financiers. Messe Francfort n’avait évidemment pas la même façon de gérer l’événement. La rentabilité était une condition sine qua non, surtout à la fin. Et cela a inévitablement changé l’esprit de l’Ethical Fashion Show. Les prix ont augmenté, la vision était moins inclusive. Personnellement, je tenais beaucoup à ce que tous les créateurs puissent participer au salon comme j’ai toujours voulu que la mode soit accessible au plus grand nombre. 

 

Que faites-vous maintenant ? 

Bien que je ne m’occupe plus de l’Ethical Fashion Show, je fourmille toujours de nombreuses idées. En 2015, à l’occasion de la COP21, j’ai imaginé le projet « Changer la mode pour le climat ». Il s’agit d’un colloque qui a été organisé par mon association, Universal Love. J’ai réuni tous les professionnels du secteur du textile pour présenter les engagements pris en France dans ce domaine d’activité. Cet événement a abouti à la signature d’une charte d’engagement du secteur de la mode et de l’habillement pour le climat en 8 points. Par le passé, le terme « éthique » a été rejeté comme d’ailleurs le mot artisanat qui était connoté de façon négative. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Le grand public a besoin d’éthique, de transparence et de local. 

Par ailleurs, je viens de terminer un booklet intitulé « Le revers de mon look, quels impacts ont mes vêtements et mes chaussures sur la planète ?” dont l’ADEME est partenaire, avec le soutien d’Eco TLC. La diffusion est en cours. Nous allons traduire ce document en anglais dans l’objectif de le présenter à la COP 24. 

 

 Quels sont vos projets à venir ?

Je travaille sur un projet d’exposition « Parures » consacré aux savoir faire, projet qui va certainement me mobiliser toute l’année 2018. En parallèle, je développe un projet de festival grand public, ludique et festif, autour des grands acteurs internationaux de la mode engagée.  Je recherche un partenaire pour ce projet ambitieux. Et pour compléter, je travaille aussi sur la coordination de Fashion Revolution France dont la prochaine édition se déroulera du 22 au 29 avril 2018. Bref, je n’ai pas de quoi m’ennuyer !

 

 Et si c’était à refaire ?

Oui je referai la même chose. A l’identique.  Je n’ai aucun regret ! 

 

 En conclusion, avez-vous un message à partager avec des personnes qui souhaiteraient se lancer dans l’aventure entrepreneuriale ?

Le monde se transforme. Les hommes évoluent. On voit exploser la pratique du yoga, de la méditation, de stages de ressourcement. Les gens ont besoin de sens dans leur vie personnelle et professionnelle. Il faut continuer à faire bouger les lignes, même à petite échelle. Je crois beaucoup aux vertus de la pédagogie, notamment auprès des enfants. Si l’on explique très tôt les dégâts de la « fast fashion », nous pouvons avoir l’espoir de former des adultes qui, plus tard, seront plus conscients et responsables. Comprendre les impacts de la mode et ses coûts peut permettre de redonner de la valeur aux savoir faire et de rémunérer plus justement les femmes pour leur travail. Je crois que la mode demain sera résolument hybride et métissée, mêlant des standards vestimentaires à des touches personnalisées à partir du local.